La durée idéale d’un album c’est autour de 40 minutes. Cette plage, entre la demi-heure et les trois quarts d’heure, a des qualités quasi canoniques. Les raisons sont historiques et conditionnent encore notre rapport à l’album. Je vous propose d’explorer tout cela ensemble.
La durée d’un 33 tours
À la fin des années 50, Columbia aux Etats-Unis (1948) et Philips en Europe (1949) lancent le 33 tours. Jusqu’ici l’album était une collection de 78 tours dans des coffrets. La création du format Long Play définit l’album pendant près de quatre décennies: des années 50 aux années 80.
Cette suprématie du 33 tours est finalement remise en cause au début des années 90 avec le passage au CD. Si le disque compact a été commercialisé à partir de 1982 (Etats-Unis)/1983 (France), il ne devient le point de référence qu’au tournant des années 80-90.
De ce fait, pendant des décennies, le rock, la pop, la disco, la soul, le funk, le jazz etc. ont eu la durée d’un 33 tours pour s’exprimer, c’est à dire autour de 22 minutes par face. Bien sûr il était possible de légèrement monter, à 25 minutes par exemple, mais avec une dégradation de la qualité du son. Graver plus de 22 minutes de musique dans une face de 33 tours nécessite un ingénieur mastering expérimenté, notamment pour la gestion des basses. Celles-ci prennent plus de place sur le sillon.
Le passage au CD fut l’occasion d’augmenter sensiblement la durée: des 40-42 minutes d’un 33 tours il était désormais possible d’aller jusqu’à 74 minutes ! Pourquoi ce nombre ? Selon la légende, Norio Ohga, le DG de Sony, voulait pouvoir écouter l’ensemble de la neuvième symphonie de Beethoven sur un seul disque ! La réalité est évidemment plus technique et industrielle: il fallait être sûr que les CD soient lisibles par toutes les machines.
D’une contrainte technique à une habitude
La contrainte technique du 33 tours a façonné nos habitudes d’écoute. La durée du 33 tours a défini l’album pendant quatre décennies. De ce fait, de nombreux albums cultes ou classiques ont cette configuration.
Si désormais la place n’est plus un sujet (comme dans l’écriture journalistique d’ailleurs), cette durée canonique a toujours un sens pour les nouveaux groupes/artistes. D’une part, le vinyle connaît une deuxième carrière florissante (le vinyle ne s’est jamais éteint), d’autre part, les artistes peuvent ainsi se mesurer à leurs prédécesseurs. Sans être sur le terrain de la compétition, faire un album d’une certaine durée c’est s’inscrire dans un cadre plus long, un héritage. Tout le monde aimerait avoir un album avec la portée de Pet Sounds (1966) des Beach Boys ou de Revolver (1966) des Beatles.
La durée logique d’un album est aussi une donnée générationnelle. À quel support avons nous d’abord été exposé ? Vinyle ? CD ? Numérique ? Chaque format a sa contrainte (ou son absence dans le dernier cas). Si vous êtes boomers ou de la génération X cela sera donc une durée d’une quarantaine de minutes quand les millenials ont peut être découvert les albums (trop) longs des années 90 qui utilisaient tout l’espace disponible !
35-45 minutes: l’équilibre idéal
Au-delà du fait que la durée d’album n’est pas gravée dans le marbre si l’on sort du vinyle et du cd, la durée d’une quarantaine de minute constitue indéniablement un sweet spot (équilibre idéal) pour apprécier un album.
Comme je le soulignais dans le paragraphe précédent: le 33 tours a façonné notre manière d’écouter la musique. La durée de 35-45 minutes s’est naturellement transmise à travers les générations, constituant un point de référence pour beaucoup d’auditeurs et artistes. Personnellement je l’apprécie particulièrement car je trouve qu’il est plus facile de conserver son attention sur une quarantaine de minute que sur une heure pleine. Par ailleurs je trouve aussi les albums trop longs difficiles à apprécier pleinement. Souvent une longueur excessive nuit au propos et le dilue plutôt que lui donner du relief.
Même les meilleurs artistes ont souvent eu des difficultés à faire des doubles albums à la hauteur de leurs autres long play. Un exemple me vient tout de suite à l’esprit: Something / Anything? (1972) de Todd Rundgren. Double album: j’écoute beaucoup plus souvent le premier disque que le second ! Songs in the key of life de Stevie Wonder est un autre cas intéressant. Album très riche, foisonnant même, je l’écoute finalement moins souvent que les autres classiques du run 70s du musicien de la Motown. Je comprends pleinement la démarche artistique, elle est justifiée, pour autant cet album me perd plus que d’autres du même artiste.
Il y a vraiment quelque chose d’assez magique et parfait dans la plage 35-45 minutes. Pour un auditeur habitué à écouter des disques en entier, cette durée est parfaite. Plus peut se justifier évidemment, moins aussi (c’est très bien les albums de 20-25 minutes !) mais j’apprécie néanmoins particulièrement cette durée d’une petite quarantaine de minutes.
Le double album: l’exception en 33 tours
Pendant l’ère du 33 tours, nous étions donc limités à une quarantaine de minutes de durée sur un album. Bien sûr nombreux furent les contre-exemples en double voire triple albums !
Quelques exemples célèbres:
- le double blanc (1968) des Beatles
- Blonde on Blonde (1966) de Bob Dylan
- London Calling (1979) de The Clash
- Sandinista! (1980) de The Clash
- Exile on Main St. (1972) des Rolling Stones
- Physical Graffiti (1975) de Led Zeppelin
- The Wall (1979) de Pink Floyd
- Electric Ladyland (1968) de Jimi Hendrix.
Cette liste confirme d’ailleurs mon intuition précédente. À de rares exceptions près (Bob Dylan indéniablement, The Clash éventuellement), il ne s’agit pas de mes albums favoris des groupes en question ! Hendrix ou Led Zep constituent d’ailleurs des cas d’école. Qui va considérer qu‘Electric Ladyland ou Physical Graffiti sont les œuvres les plus abouties et les mieux ficelées des groupes en question ? Aucun débat possible pour Led Zep: tout le monde choisira un des quatre (voire cinq) premiers albums. Je sais que pour Hendrix, Electric Ladyland aura ses fans mais je suis personnellement plus sensible à la concision de la période Experience qui me semble être la meilleure du guitariste gaucher. Après j’entends complètement que vous considériez Electric Ladyland comme le chef d’œuvre d’Hendrix!
La durée idéale ?
Au fond, il s’agit de ne pas être trop normatif. Certes 40 minutes touche un sweet spot mais parfois on a besoin de plus pour s’exprimer pleinement. Cette générosité ne doit pas cependant se faire au détriment de la cohérence et de l’inspiration. Dans les faits c’est souvent le cas et les exemples historiques allant dans mon sens ne manquent pas. D’une manière générale, il vaut mieux des albums plus courts mais très réfléchis par l’artiste plutôt que des formats plus longs où le musicien n’a pas voulu choisir. Le choix est aussi un geste artistique, savoir présenter ses idées dans une forme idéale est aussi une qualité. Et vous quelle est votre durée idéale pour un album ?







