CINEMA: “Phantom of the Paradise” (1974) de Brian De Palma

Notre rubrique cinéma n’est pas la plus développée de ce site et pour cause: j’ai toujours l’impression de manquer de légitimité quand j’évoque le septième art. Ecrire sur la musique ne me fait absolument plus peur: l’un dans l’autre j’écris sur le sujet depuis une bonne vingtaine d’années ! Le cinéma c’est autre chose. Il semblerait que les discussions autour soient souvent plus enflammées et vives que pour la musique ! J’ai pris donc ici pris le parti de traiter de cinéma sous l’angle que je connais mieux, celui de la musique. Phantom of the Paradise (1974) de Brian De Palma est à ce titre fort intéressant.

J’avais vu et adoré le film une première fois il y a une quinzaine d’années. Je l’ai récemment revu avec ma chérie et je l’ai toujours autant aimé et apprécié. Phantom of The Paradise est une relecture de plusieurs classiques de la littérature. Le film offre en effet un patchwork rassemblant des idées prises chez Faust, Dorian Gray et Le Fantôme de l’Opéra. Ces inspirations n’empêche pas Brian De Palma d’en faire un film éminemment personnel. Si le film est une charge contre l’industrie du disque, elle l’est aussi, par analogie, contre les grands studios avec lesquels le réalisateur a eu précédemment quelques soucis (Get To Know Your Rabbit).

Apparemment le tournage, dispatché entre trois endroits (notamment Dallas pour le fameux Paradise), fut assez chaotique et de nombreuses complications apparurent au fur et à mesure. Par exemple, Brian De Palma dut changer le nom du label en cours de route. Il devait s’appeler initialement Swan du nom du producteur dans le film mais Peter Grant, le manager de Led Zeppelin, ne fut pas du même avis; en cause la parenté avec le nom du label du groupe anglais: Swan Song Records. En vitesse, De Palma opta ainsi pour Death Records. Il semblerait aussi que la tenue du fantôme varie selon les plans. Le budget était serré car le réalisateur a auto-financé une partie de son film et a tenu les majors à l’écart de la production.

Le casting comprend de nombreux acteurs proches de De Palma, notamment William Finley (le fantôme) et Gerrit Graham (le chanteur glam). Pour l’anecdote, ce dernier a co-écrit quelques morceaux du Grateful Dead. L’affiche principale est complétée par Jessica Harper (Phoenix) et Paul Williams (Swan). La première, après quelques apparitions, notamment dans le très cool Taking Off (elle joue une des chanteuses auditionnées !), fait ses grands débuts dans Phantom of the Paradise. Elle jouera ultérieurement dans le classique Suspiria (1977) de Dario Argento ou la suite mal-aimée de Rocky Horror Picture Show (Shock Treatment en 1981). Si Paul Williams est un acteur modeste, c’est un musicien accompli. Il gagne même un grammy quelques années après Phantom of the Paradise ! Très actif à la télévision (La Croisière s’amuse dont il écrit les paroles du générique) ou au cinéma, il co-signe plusieurs tubes pop pour Three Dog Night et surtout les Carpenters. Le duo familiale reprend en effet sa chansons We’ve only just Begun, originalement pensée pour accompagner une campagne publicitaire.

Sans surprise, la bande originale est confiée à Paul Williams. Si la critique musicale par De Palma est assez féroce, je pense que le compositeur a eu une approche plus douce voir nostalgique. Paul Williams a visiblement pris du plaisir à écrire des pastiches de Dion and the Belmonts ou des Beach Boys ! Son travail ne nuit pourtant pas à la cohérence du projet. Il lui amène même une certaine justesse. 50 ans après, la musique du film est un de ses points forts. Elle peut d’ailleurs être appréciée pour elle même, en dehors du contexte de la pellicule. Les connaisseurs et connaisseuses apprécieront aussi la présence du synthétiseur TONTO (utilisé entre autre par Stevie Wonder) notamment dans la scène mémorable où Winslow retrouve sa voix par la magie de l’électronique.

Phantom of the Paradise mélange habilement les genres et les registres. Comédie romantique ? Film musical ou d’horreur ? Brian De Palma décide de ne pas choisir et œuvrer entre les lignes. Cela a certainement compliqué la vie des équipes de promotions à sa sortie aux Etats Unis. D’ailleurs, le film y est accueilli tièdement. En revanche, il est un succès en France où il dépasse le million d’entrée ! Pas mal pour une des premières œuvres de De Palma à être distribuées dans l’hexagone ! Si la difficulté à appréhender le film est sûrement une des raisons de cette différence, j’en vois une autre liée à notre rapport à la musique pop elle même. Je crois qu’ici, déjà dans les années 70, nous avions une approche plus littéraire et distante à l’idiome rock que nos camarades anglo-saxons. Cela peut expliquer que nous ayons d’avantage apprécié cette critique de l’industrie du disques (elle nous concernait moins).

La réalisation de Brian de Palma s’est depuis hissée dans les films cultes des années 70, à raison. Phantom of The Paradise a une esthétique très marquée par son époque. Celle-ci doit beaucoup au glam rock britannique (Bowie, Roxy Music, T-Rex) et au shock rock (Alice Cooper). Les clins d’œil au Cabinet du Dr. Caligari la scène de concert au Paradise renvoie, involontairement aux maquillages du groupe Kiss. La similitude doit certainement à l’émergence simultanée des idées et au hasard: Kiss est maquillé sur son premier album (paru début 1974) mais n’est pas encore le phénomène populaire qu’il deviendra par la suite. Ainsi, si l’on peut tracer une évidente similitude entre les Undead du film et le groupe de hard rock américain, je doute qu’il y a ai eu un choix conscient dans ce sens. Le maquillage de Kiss prédate le film et je pense que Brian De Palma n’en avait pas forcément connaissance. Le groupe n’était alors pas assez connu pour être parodié.

Cette filiation avec le glam rock soulève d’autres remarques intéressantes. Je trouve qu’il y a d’évidentes corrélations entre les deux projets. Dans Phantom of the Paradise il y a de nombreuses références à la musique retro notamment celle des Juicy Fruits, le groupe de doo wop. Il a été question pour Brian De Palma de faire jouer le groupe revival rock & roll Sha Na Na dans le film d’ailleurs. Comme Phantom of the Paradise, le glam est une musique puisant dans le patrimoine (de grosses références au rock & roll) sans être revivaliste. Je vois la même chose dans le film de De Palma: celui ci assume son référentiel, joue avec mais n’en propose pas une relecture fidèle. Le glam comme Phantom of the Paradise sont ainsi des produits de leur époque et en épousent les codes mais font aussi des œillades au passé. À l’inverse American Graffiti de George Lucas, sorti un an plus tôt, semble bien plus ouvertement nostalgique et revivaliste (ce qui n’est pas une critique).

Il y aurait encore tant à dire sur Phantom of the Paradise. Ce film est exceptionnel. La musique de Paul Williams est un régal pour les amateurs de musique et accompagne parfaitement le propos. C’est l’œuvre d’une personne sensible et manifestement intelligente. L’esthétique du film est aussi baroque que dérangée et eu une influence non négligeable, des Daft Punk (qui ont invité Paul Williams sur la chanson Touch de l’album RAM !), Bob Sinclar (le clip d’I Feel For You est un évident hommage), en passant par certains mangas japonais (Bersek). Brian De Palma a aussi clairement filé une très bonne idée à son pote George Lucas. Pour son personnage Dark Vador, Lucas reprend en effet l’idée de la voix abîmée qui nécessite un module portable pour parler.

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