OPINION: Quitter Spotify

Depuis le début de l’année, ce sujet d’article trotte dans ma tête. Je suis persuadé que la place de Spotify dans l’écosystème actuel de la musique va être de plus en plus débattue et contestée. À raison selon moi: si vous lisez régulièrement ce site vous connaissez mon manque d’entrain vis à vis de la plateforme suédoise. À travers cet article, je souhaite surtout contribuer au débat: je ne juge pas les utilisateurs ou les groupes s’en servant. Il s’agit plutôt de débattre collectivement sur la place donnée à un acteur aussi peu attaché à la musique.

Un système de rémunération questionnable

Aujourd’hui une écoute paye en moyenne entre 0,003 et 0,005 $. Ecouter un album dix fois représente ainsi au maximum 0,50$. Pour faire 1000€ à travers spotify il faut générer entre 250 et 300 000 écoutes.

Votre abonnement ne paie pas ce que vous écoutez mais participe au pot commun ensuite reversé aux ayants droits. La question de faire du streaming user-centric revient régulièrement à l’ordre du jour mais n’est aujourd’hui pas appliqué par spotify (un peu testé par ses concurrents).

En 2024, Spotify a aussi augmenté les seuils pour toucher une rémunération: il faut désormais au moins 1000 écoutes annuelles (source), en dessous l’argent va au pot commun.

Dans les faits: votre argent va largement au top monde spotify plutôt qu’aux artistes que vous écoutez et aimez.

Une nouvelle répartition des revenus

Dans l’ensemble l’industrie du disque s’y retrouve: les revenus de la musique enregistrée sont en croissance depuis dix ans. Les utilisateurs paient une somme raisonnable pour avoir le droit à un catalogue presque infini: tout va bien dans le meilleur des mondes ?

Spotify a réduit la diversité musicale et tué la classe moyenne des groupes. Le streaming sur le site suédois, à travers ses algorithmes, ses playlists etc. favorisent les gros au détriment des autres. De ce fait, plus que jamais, la musique ressemble à une situation de Winner takes all, plutôt qu’au phénomène de longue traîne.

Les petits ne sont pas vraiment affectés car de toute façon, ils ne gagnaient pas d’argent avec la musique dans la situation antérieure. En revanche tous les professionnels qui en vivaient décemment, sans remplir des stades de France ou des Bercy sont très directement affectés. Eux ont vu leur revenus fondre et leur argent partir aux plus riches/populaires qu’eux. Spotify a probablement aussi, il faut le reconnaître, vu émerger une nouvelle classe moyenne, mais il ne s’agit probablement pas des artistes que vous écoutez, du moins si vous avez une sensibilité rock/pop indé.

N’oublions pas qu’à l’échelle du monde, des artistes français comme Feu! Chatterton, Theodora ou The Limiñanas sont considérés comme faisant parti de la classe moyenne plutôt que dans les têtes d’affiches.

Des conséquences très concrètes pour la musique

Ce nouveau modèle économique a ses gagnants et ses perdants. Il entraîne en tout cas une modification profonde de l’ensemble de l’écosystème de la musique. Le streaming a changé beaucoup de choses.

Il impacte directement le prix des places de concerts ou dans les festivals. L’inflation des cachets et l’absence de financement des tournées par les labels sont une conséquence tout à fait concrète du streaming comme mode de revenus principal.

Le streaming transforme aussi la manière dont la musique est pensée, créée et publiée. Des artistes cherchent à optimiser la musique pour le streaming, au détriment de la diversité et l’originalité. On saborde aussi ce moment particulier de l’album pour créer plus de fenêtres de promotion.

Spotify est politiquement ambiguë

Il y a aussi des raisons très concrète de s’interroger sur le fait de laisser son argent à Spotify:

  • Spotify a donné de l’argent à l’inauguration de Trump en janvier 2025 (source);
  • Daniel Eck a investi dans les drones militaires (Helsing) la même année (source);
  • Spotify est ambiguë vis à vis de l’IA générative.

Développons ce dernier point ensemble. Comme vous le savez, j’ai une opinion assez nuancée sur l’IA générative, je pense que cela peut être un outil intéressant mais j’ai aucune envie d’écouter des morceaux générés par un prompt sur Suno sans une intervention humaine derrière. Je pense que la majorité d’entre vous également non ? Aujourd’hui Bandcamp a statué sur l’IA générative en l’interdisant. À défaut d’être tout à fait applicable, il s’agit d’un message pertinent dans le contexte actuel. Il est important de défendre le geste humain et les différentes plateformes de streaming devraient être en mesure de nous garantir que ce que nous écoutons est bien une émanation (plus ou moins organique) du génie humain et non un truc généré à la chaîne sur une plateforme d’IA générative.

L’absence de prise de position de Spotify n’est pas complètement désintéressée. Au fond, la société s’en moque que vous écoutiez de vrais artistes ou de l’IA générative. Son propos n’est pas de défendre la musique mais plutôt de vous garder sur sa plateforme. L’IA générative est alors un support excellent pour l’écoute passive, de surcroît beaucoup moins chiant que les artistes en chair et en os. D’une manière générale Spotify cherche à créer un tunnel dans lequel vous vous installerez confortablement.

L’abonnement versus les médias physiques

C’est un sujet qui dépasse le seul cadre de la musique et touche aussi des médias comme les jeux vidéos ou les films (à travers les DVD et blu-rays). Avec un abonnement vous ne possédez pas le bien culturel, cette somme d’argent ne vous donne accès que le temps où vous payez, pas après.

Cela peut sembler dérisoire de vouloir posséder la culture à l’heure d’internet, du cloud et des connexions à haut débit. Personnellement (et je ne suis pas seul) je ne pense pas qu’il s’agisse d’un débat d’arrière garde. Un accès à la musique via Spotify est toujours temporaire.

Aujourd’hui Spotify dispose d’un catalogue pléthorique mais que se passera-t-il demain ? Les catalogues des labels comportent souvent des accords avec les musiciens avec une durée limite: votre album préféré sera toujours en ligne dans quelques années ? Si vous avez une phase nostalgique, retrouverez vous la chanson ?

Créer d’autres espaces

Au fond, c’est très bien si Spotify existe et répond à une demande. Ce n’est pas exactement la question que je cherche à poser en tout cas. C’est un outil parfait pour balancer une playlist en faisant du running ou la cuisine, mais est-ce l’idéal quand on est passionné de musique et que l’on souhaite avoir une écoute active de la musique et défendre l’indépendance musicale ?

Comme je le mentionnais plus haut: est-ce que les artistes que vous chérissez touchent suffisamment par rapport à vos abonnements ? Et vous, les groupes/artistes, avez vous vraiment besoin d’être sur Spotify ? Aujourd’hui le site suédois est devenu une sorte d’impératif, mais ce réflexe est en réalité délétère. Si demain des auditeurs cherchent votre musique et qu’elle n’est pas disponible, alors peut être qu’ils s’interrogeront sur l’intérêt de payer un abonnement. Certains musiciens, récemment King Gizzard and the Lizard Wizard (source) retiraient leurs albums de Spotify, d’autres (Deerhoof, Massive Attack, GY!BE…) en font de même. Si collectivement on décide d’abandonner Spotify, alors on peut faire pencher la balance dans une autre direction.

Pendant des décennies, à partir de la fin des années 70 et du développement de la scène DIY, l’indépendance s’est vécue en marge du mainstream, ne serait-il pas temps de réactiver cet esprit et de construire des lieux où les artistes que nous aimons sont plus justement rémunérés et peuvent envisager d’en vivre autrement qu’au lance-pierre ? Des espaces où seraient mis en avant les musiques que nous aimons dans de bonnes conditions.

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