Il y a parfois cette croyance que le streaming n’affecterait finalement que celles et ceux qui l’utilisent. De mon point de vue, Spotify et consorts ont eu une influence profonde et systématique sur l’ensemble de l’écosystème de la musique et la vie des albums. Il ne s’agit pas de faire du streaming le repoussoir et le salaud commode mais plutôt d’essayer de poser des idées sur ce qui a changé en une quinzaine d’années à peine.
Le streaming: la source principale de revenu de l’industrie du disque (pas nécessairement des artistes)
Aujourd’hui en France, le numérique représente 78% des ventes de l’industrie du disque (source SNEP 2025). Sur ces 78% le streaming (payant et gratuit) représente l’immense majorité. Ce chiffre a même progressé sur le premier semestre 2025. Aux Etats Unis ce chiffre est encore plus élevé : 84% selon la RIAA.

De ce fait, le streaming est un axe majeur dans la stratégie des labels, en particulier les plus grands d’entre eux (les majors). Cependant cet intérêt ne coincide pas forcément avec celui des artistes ou des auditeurs. Chez des artistes intermédiaires (comme le sont les indépendants), les revenus du streaming sont souvent estimés entre 20 et 40% seulement (UMAW, MIDiA). Les artistes intermédiaires gagnent plus d’argent sur les ventes directes (vinyles ou merch) ainsi que sur les concerts., d’où l’inflation récente sur le prix des billets de concert.
De ce fait, il est bon de s’interroger sur la place du streaming dans les stratégies actuelles et aussi développer en quoi cette manière d’écouter la musique a durablement changé certaines habitudes quand bien même nous souhaiterions faire autrement.
La durée de vie des albums
Le streaming a cette fâcheuse tendance à créer un flux permanent. Les nouvelles sorties chassent les précédentes sans ménagement. C’est un robinet d’eau ouvert dont on ne peut stopper facilement l’écoulement. Il appartient évidemment à chacun de s’arrêter et s’attacher à explorer d’avantage certaines sorties, notamment les albums.
Au delà de l’action individuelle, cette approche en courant continu a bouleversé les notions de nouveautés et la fenêtre d’ouverture des albums. Peut-on encore avoir, en 2026, des growers, ces disques qui demandent un peu de temps pour exister et grandir dans la psyché collective ? Est-ce qu’un album magnifique comme Krok de Soyuz peut trouver son public en proposant une musique aussi intime, mélancolique et aérée ?
Cette course à l’échalotte affecte la presse musicale. Il faut sortir très vite les chroniques car tout le monde semble très vite passer à autre chose. Pourtant des textes tardifs aideraient certainement des albums à trouver leur public. Que représente six mois sur l’échelle d’une vie pour découvrir un disque à chérir ? L’album de Soyuz sorti en octobre 2025 est-il encore une nouveauté en ce début d’année 2026?
De ce fait, depuis que le streaming est le mode d’écoute principal, la promotion se fait beaucoup plus en amont qu’en aval. Il faut sortir des titres en pré-écoute pour essayer tant bien que mal d’exister. En arrière plan, les artistes risquent de rater le parfait timing quand sort finalement l’album. Ce système ne favorise pas les albums nécessitant une implication de l’auditeur. Il y a pourtant quelque chose de magnifique à voir un album s’épanouir et grandir à travers de nombreuses écoutes.
La création musicale
Le streaming a aussi eu des conséquences sur la création musicale. Sans faire de jugement sur la qualité elle même, une partie conséquente de la production musicale actuelle est optimisée pour fonctionner dans le contexte du streaming. Cela passe par le développement de morceaux courts, répétitifs et très efficaces. Par exemple, en 2025 les tubes tournent autour de 3 minutes et ont perdu une quinzaine de secondes en quelques années (Chartmetric 2024). Si l’on peut tout à fait apprécier ces caractéristiques, il faut savoir aussi reconnaître que cela induit forcément une rétrécissement du spectre musical.
Autre aspect de la musique directement influencé par le streaming: le conformisme. Avec les algorithmes, les playlists et les recommandations personnalisés, la musique a tout intérêt à mieux se fondre dans l’ensemble pour mieux ressortir et avoir du succès. Seuls les très connus ou ceux qui ne cherchent pas à gagner de l’argent avec le streaming n’auront pas cette contrainte. Le streaming pénalise en tout cas largement l’originalité. Cela peut aussi contribuer au phénomène de fatigue que ressentent certains auditeurs. Un article du Guardian de 2025 fait aussi état de cette orientation volontaire vers un son formaté.
La distribution physique: un parent pauvre
J’avais déjà évoqué ce sujet ici même (musiques & disques): la distribution physique a été bousculée par le streaming à différents niveaux.
Petite anecdote: quand nous avions signé chez un distributeur il y a quelques années avec Requiem Pour Un Twister, la proposition couvrait à la fois le physique et le numérique. Si un distributeur physique demande à avoir le numérique c’est aussi parce que l’activité est probablement plus rémunératrice ou, du moins, comporte moins d’aléas.
Le streaming étant devenu prioritaire chez les gros labels et d’autres, certaines structures ne prennent pas forcément la peine de travailler sérieusement la distribution physique. Cela a au moins deux conséquences très directes: l’absence de distributions pour des labels dans certains pays et le décalage entre les sorties numériques et physiques.
Je l’avais déjà mentionné ici mais de nombreuses sorties indépendants ont une RP en France mais pas de distribution physique. Pas besoin de chercher très loin le message sous-jacent: la disponibilité des disques physiques n’est pas prioritaire. Dans le même genre d’idées, certains labels font des sorties décalées pour les vinyles. C’est particulièrement agaçant car à l’apogée de la promotion, les disques physiques ne sont pas disponibles.
Allons même un peu plus loin: est-ce que le développement des précommandes n’est pas un corollaire de celui du streaming ? Comme vous le savez c’est un des trucs agaçants du hobby vinyle actuel. Les précos sont un moyen de réintégrer du profit en faveur des labels/artistes au détriment de la distribution et des disquaires. Si l’on s’autorise cela c’est parce que les disquaires n’ont plus ce rôle de tampon vis à vis du public. Ne détenant plus l’accès à la musique, certains développent de nouveaux moyens de les contourner et aussi d’améliorer la rentabilité du disque, une question importante eu égard aux faibles revenus générés par le streaming.
L’absence de goulets d’étranglement
Jusqu’à il y a dix quinze ans, la musique passait à travers un certains nombres de filtres, avant de nous parvenir. Ces goulets d’étranglement nous faisaient parfois rater des bons albums; ils aidaient aussi à découvrir la musique d’une manière plus joyeuse et simple. Ces zones de frottements assuraient une certaine efficacité à l’ensemble. Désormais la découverte musicale est diluée dans un océan de propositions.
Dans les années 2000, voire 2010, produire un disque nécessitait un petit investissement. Cela commence par payer un pressage de vinyles ou cds. Ce premier tri avait ses défauts: quelques bons disques ne seraient jamais publiés. Il n’avait pas que des désavantages, cependant. Quelqu’un qui investit sur sa musique a envie d’y croire. Il fait l’effort de proposer une création dont il est vraiment fier. Presser un disque était autant un investissement financer qu’intellectuel. Quelque soit la manière d’aborder la publication d’un disque, il y a une phase de réflexion: temporalité, choix des morceaux, qualité de l’enregistrement etc. Cette prise de distance est saine et permet de mieux présenter ses créations aux autres que nous espérons toucher.
La hauteur de la barrière a encore baissé avec le développement de l’IA générative. Plus besoin de maîtriser un logiciel de composition ou le fonctionnement d’un 4 pistes: on balance un prompt sur suno et paf ça fait de la musique. Evacuons de suite une critique facile et injuste: le gatekeeping est malsain en général, mais ce n’est pas le propos de l’affirmation. L’utilisation des outils dont on dispose améliore bien entendu la créativité. Pour autant, la création musicale résulte d’un processus personnel où l’expérimentation et l’appréhension des outils nourrissent les idées. Les itérations et difficultés rencontrées pour maîtriser un instrument ou un logiciel font parti du cheminement artistique et du développement d’une création singulière et originale. Sans confrontation à des difficultés il est impossible de comprendre la musique.
Les goulets d’étranglements ont aussi sauté en aval. Une fois enregistrée et publiée, la musique arrivait à nos oreilles à travers plusieurs intermédiaires. Souvent décriés, les middlemen faisaient un travail essentiel de curation contre une petite rémunération. Il y avait des médias comme les radios ou la presse écrite, puis, bien sûr, les disquaires eux même. Chaque étape donne l’occasion à une personne d’exercer sa sensibilité. Forcément, ce parcours ne se fait pas sans quelques pertes en chemin. Nonobstant, ces déperditions ne remettent pas en cause l’efficacité de l’ensemble pour la découverte musicale. Tout le monde ne sera pas de mon avis sur le sujet: on a plus besoin que jamais de curation humaine afin d’identifier des albums proches de nos sensibilités. Remettre le geste humain au centre.
Un retour en arrière impossible
Il est impossible de revenir à la situation antérieure au développement massif du streaming. Allons plus loin: ces changements ont des répercussions pour tous, y compris celles et ceux qui souhaiteraient continuer de fonctionner à l’ancienne, c’est à dire à travers la presse écrite ou les disquaires, par exemple.
On l’a vu, le streaming a bouleversé les équilibres patiemment construits depuis les années cinquante. Il a aussi détricoté des scènes et réseaux fragiles mais qui arrivaient à fonctionner depuis parfois des décennies. Peut être que ce tabula rasa n’a pas encore trouvé son rythme de croisière. Des solutions pour répondre à ces nouvelles questions émergeront peut-être ici et là. Reste qu’il est important d’avoir consciences de ces changements. Ils sont tous arrivés à une vitesse folle et ont complètement modifié nos habitudes en très peu de temps. Que nous réservera le futur ?







