OPINION: L’érosion de la curiosité

De nombreux secteurs culturels sont touchés par une forme d’érosion de la curiosité. Essayons de comprendre pourquoi ensemble. En France, la culture est toujours très valorisée… mais de plus en plus absente de notre quotidien et de nos discussions à la machine à café.

Le contexte

Au premier trimestre 2026, le marché du livre continue sa lente érosion. En effet, le marché français a connu un recul de 6,5% au premier trimestre par rapport à l’année dernière (source). 2025 était déjà une mauvaise année (source) avec un recul de 1,5% (en valeur) et de 2,5% (en volume).

Le cinéma suit une trajectoire similaire. Après de très belles années 2010, le marché se tasse depuis le COVID. Le recul a été de 13,6% en 2025 par rapport à 2024 (source), retombant au niveau des années 2000.

Seule la musique résiste grâce au succès non démenti du vinyle qui fait progresser l’ensemble du marché de 5% tandis que les ventes de CD s’érodent doucement. L’un dans l’autre, le volume progresse très légèrement, tandis que le CA est boosté par les prix (toujours excessifs) des vinyles.

Des causes diverses

Les baisses constatées sur le cinéma ou le livre sont (un peu) liées au pouvoir d’achat. Celui-ci a pris un coup avec les augmentations des biens de première nécessité (alimentation, énergie, transport etc.). Les biens culturels arrivent après et trinquent logiquement.

On peut aussi pointer du doigt le manque de locomotives dans ces secteurs. Si la musique résiste particulièrement bien c’est aussi grâce à des artistes qui vendent massivement, que cela soit Taylor Swift ou Fleetwood Mac à l’international ou Damso et Théodora en France. Le marché est donc porté par quelques artistes et leurs superfans plutôt que par la curiosité des auditeurs et la diversité des productions.

Il y a cependant une raison selon moi plus inquiétante: une forme d’érosion de la curiosité qui s’installe doucement mais sûrement.

L’érosion de la curiosité

L’érosion culturelle, nous la vivons tous au quotidien. De plus en plus nous avons des difficultés à faire des choix individuels. Découvrir et les risques que cela comporte (la déception) devient une nouvelle charge mentale qui nous pèse. De plus en plus nous préférons ainsi nous en remettre aux algorithmes pour le choix et la découverte.

Encore récemment je défendais ici le plaisir et la richesse de la découverte autonome. Oui on se trompe mais ce n’est pas très grave non ? Au pire on perd quelques heures de sa vie. C’est précieux le temps mais on trouve aussi très facilement des moyens de le gâcher au quotidien.

Cette érosion de la curiosité pourrait, de surcroît, renforcer les inégalités sociales d’ici quelques années. Le savoir, même culturel, est une aide pour naviguer dans une société dont les codes ne sont pas toujours explicites. La musique, le cinéma ou la littérature sont plus dans nos vies qu’un simple moyen de passer le temps. C’est une manière de réfléchir, grandir, faire avancer sa compréhension du monde.

économie de l’attention

Il faut relier cette question de l’érosion de la curiosité à une autre. Tout le monde, notamment les réseaux sociaux (Insta, TikTok) se bat pour notre attention. Nous ne sommes plus dans une économie de la rareté: le bien était rare et précieux, il est désormais devant nos yeux en permanence et gigotte dans tous les sens pour capter notre regard. Cela explique aussi pourquoi il est plus facile d’une activité professorale que de sa production personnelle.

Dans ce monde où on est submergé de propositions visuels, auditives, comment tenter d’exister avec des projets qui nécessitent parfois de la réflexion, de s’arrêter ? Pas simple ! Comment créer des locomotives si personne n’arrive à donner sa chance au produit ? À terme cela a aussi des conséquences sur ce qui est produit: moins de prise de risque de la part des créateurs. C’est déjà le cas, le streaming a influencé la production musicale et cinématographique !

Prise de conscience

La situation ne s’améliorera pas sans volonté individuelle. Cela passe selon moi par la valorisation de la curiosité. Avec le poptimisme on a, certes, tué les côtés agaçants du snobisme mais aussi ses quelques qualités: une capacité à chercher par soi même, à vouloir découvrir de nouvelles choses.

Il faut redonner l’envie d’avoir envie. Cela passe par un désacralisation de l’erreur et de la déception. Elle fait parti du processus pour se trouver et affiner ses goûts. Dans la balance, se tromper est un modeste tribut au regard du plaisir de découvrir par soi même. Réévaluer positivement le geste et les intermédiaires humains.

On doit aussi peut être s’inquiéter de cette érosion culturelle. On a probablement intérêt collectivement à ce que la culture (cinéma, musique, littérature) soit variée, complexe, protéiforme. Je crois qu’avoir des références hétérogènes et diversifiées peut aider à avoir de l’empathie et une compréhension plus fine du monde. À l’heure de l’IA et des machines, on a donc probablement une vraie utilité à défendre avec vigueur cette curiosité non ?

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