L’écosystème indépendant actuel n’est pas au mieux de sa forme. Que ce soit du côté des labels, des disquaires mais aussi de la presse musicale spécialisée, il y a d’excellentes raisons de s’inquiéter. Les symptômes sont parfois différents mais l’origine en est, au fond, la même: le modèle économique créé autour de Spotify et du streaming musical a bouleversé de nombreux acteurs de la musique indépendante. Il ne s’agit pas d’être uniquement alarmiste mais aussi de réfléchir à ce qu’il est possible de faire pour continuer de proposer une alternative.
De moins en moins de contenus écrits spécialisés
Que vous ayez un label ou êtes en relation presse, vous avez probablement constaté la même chose: que ce soit en papier ou en numérique, il y a beaucoup moins d’endroits où l’on écrit sur des disques de pop/rock indépendant. Même des journalistes chevronnés comme François Gorin le constatent.
Certains pigistes se sont recyclés dans d’autres secteurs plus porteurs comme YouTube, les podcasts ou en influenceurs TikTok. L’écrit ne se porte pas spécialement bien et devient un parent pauvre de l’internet contemporain très porté sur l’oralité.
Pourtant l’écrit a de vraies qualités qui lui sont propres. C’est une manière de communiquer très efficace pour absorber des informations, en particulier des idées complexes ou nuancées. Dans de nombreuses études, on constate d’ailleurs un meilleur taux de rétention. C’est par exemple le cas d’une étude de 2010 de Daniel et Woody (source). Leurs résultats sont très intéressants: les étudiants qui lisaient plutôt qu’écoutaient, avaient un taux de compréhension de 28% supérieur.
Il ne s’agit pas de dénigrer les autres formes d’informations mais de rappeler que l’écrit a sa place dans l’écosystème actuel (qu’il soit indie ou non d’ailleurs) et mérite un peu de reconnaissance.
Pourquoi le journalisme musical se porte mal ?
Le journalisme musical, en particulier dans les webzines, ne se porte pas bien car il n’y a plus beaucoup d’incitations pour écrire professionnellement ou bénévolement. Ecrire prend du temps. En plus de nombreuses écoutes (une dizaine par exemple), il y a les heures de travail pour mettre en forme les idées et le propos de la chronique.
Tout le monde l’a constaté. Il est presque impossible de vivre du journalisme musical écrit en 2026, à moins d’être dans la place depuis plusieurs décennies. Dans les médias spécialisés (comme Rock & Folk) seuls quelques postes de rédaction (rédacteur en chef, assistant du rédac chef etc.) sont en salariat. Les autres journalistes travaillent à la pige avec des rémunérations insuffisantes pour en faire une activité de plein temps. Dans les webzines: tout le monde est bénévole.
Dans le passé, ces webzines étaient un excellent moyen de se faire remarquer pour démarrer une carrière professionnelle. En plus des médias spécialisés historiques, on trouvait des pure players qui payaient. Bref dans cet écosystème, faire du journalisme sur la musique bénévolement pouvait être une passerelle vers la professionnalisation.
Au-delà de l’argent, les incitations peuvent aussi prendre la forme évidente de disques ou de places gratuites pour les concerts. Se faire inviter est gratifiant, recevoir un vinyle aussi. C’est finalement très rare (surtout les vinyles). Ce geste a pourtant ses vertus: une reconnaissance du travail effectué. C’est le moteur de beaucoup de bénévoles du journalisme musical indépendant.
Les journalistes, souvent amateurs, ne fonctionnent pas principalement, à travers l’argent, effectif (être payé pour écrire) ou potentiel (rejoindre une rédaction). Il y a surtout le plaisir d’apporter sa pierre à l’édifice, de participer à une scène. Beaucoup de journalistes musicaux sont d’abord des militants. Animés d’une profonde passion, ils veulent joindre les actes aux paroles et donner du sens à leur implication.
Cela peut aussi passer par le simple fait d’être publié sur du papier, dans un titre reconnu. Dans tous les cas la reconnaissance reste le moteur essentiel. Elle peut venir des lecteurs (statistiques, commentaires), mais aussi (et surtout) des groupes et des labels. Reposter une chronique positive devrait aller de soi. Quand un journaliste passe plusieurs heures à écrire et analyse un album et que le groupe ne relaie même pas ce travail, le message envoyé est démobilisateur. S’il n’affecte pas le groupe directement, il aura des conséquences pour les suivants et installera une forme d’usure.
Il existe également une forme d’hypocrisie dans le milieu. Certains médias sont systématiquement favorisés, indépendamment de la qualité de leurs contenus. Exclusivités, interviews et meilleures citations sont réservées aux plus gros acteurs. Celui qui a défendu un groupe dès ses débuts se retrouve souvent mis de côté dès que la formation gagne en visibilité. Cette hiérarchie informelle, qui ne repose pas souvent sur le mérite, démobilise beaucoup de plumes motivées sur le long terme.
Toutes et tous sur la même barque
Le streaming a rebattu les cartes. Des scènes s’en sortent mieux que d’autres. La pop et le rock indépendants ne font pas partie des gagnants. De nombreux signaux attestent de la situation précaire pour beaucoup d’acteurs de l’écosystème indépendant. Toutes et tous, nous sommes sur la même barque et devons partager un but commun. Cela passe aussi par davantage de solidarité et une conscience plus affirmée de l’interdépendance des uns et des autres dans cet environnement précaire.
Penser à relayer des papiers (quand ils sont positifs) sur son album quand on est un groupe ou un label, faire des avant-premières avec des plus petits médias par choix et non par défaut, il y a de nombreuses manières de contribuer à rendre cet écosystème plus viable. L’intérêt à long terme est évident. Plus les groupes et les labels ont de lieux pour s’exprimer, plus nous pourrons collectivement toucher de gens et proposer autre chose.
Dans une économie de l’attention où nous sommes submergés de contenu, le journalisme musical indépendant offre une porte de sortie. Il est possible de s’arrêter un instant, de prendre son temps et essayer de proposer quelque chose d’intéressant sur une musique dont peu parle. C’est un sacerdoce dans l’époque contemporaine où seule l’activité créative artistique est valorisée. Cette richesse doit être préservée et cela passe par la mobilisation de tous. Repartager des textes que vous aimez, porter la bonne parole, consulter des sites internet ou acheter la presse spécialisée. Tout n’est pas perdu mais il faut se donner la peine de prendre conscience que c’est fragile.







