OPINION: Exigence et Viscéral

Je démarre l’écriture de cet article d’opinion en écoutant un des albums qui m’en a donné l’idée: l’excellent To The Highest Bidder (1971) du groupe progressif néerlandais Supersister, une de mes découvertes lors du voyage à Amsterdam. Cet album est à la fois exigeant et viscéral, deux qualités musicales pas toujours associées ensemble. Ici, leur superposition me galvanise ! À l’inverse dans une période proche, mais moins longue, heureusement, j’ai essayé de donner sa chance à un album. Celui-ci m’a ennuyé de la première à la dernière écoute. Pourtant sur le papier, il était difficile de lui reprocher quoi que ce soit. Il avait un certain raffinement mélodique, des arrangements poussées. Bref de la belle musique, le genre d’albums qu’on a envie d’aimer sur le papier. Sauf qu’on les écoute jamais une fois les avoir rangés. Ces deux disques m’ont fait réfléchir. En théorie j’aurais du détester le premier et adorer le second; quelle variable a radicalement changé ma perception ?

Le viscéral

Le terme viscéral me plaît beaucoup pour nommer ce petit truc qui m’a chamboulé. À force d’écouter de nombreux disques, j’arrive à croire davantage en mes tripes et mon ressenti. Parfois, même si je suis un peu perplexe, une petite voix me dit qu’il faut que je donne le temps à un disque de me gagner. Les growers ont aussi leur chance si j’entrevoie une lueur.

Pour d’autres au contraire, le jugement sera expéditif. Parfois il suffit d’écouter une face, soit 5-6 morceaux et avoir déjà conscience de l’issue. Cela peut paraître sommaire pour se faire une idée, mais je n’ai pas envie d’aller plus loin. Je suis pris dans un tourbillon de flemme pour pousser les investigations: c’est viscéral.

Des goûts et de la surprise

Il y a derrière ce mot différentes notions. Forcément mes goûts personnels entrent en jeu. Quand on vieillit, on accepte davantage d’en avoir. On se sait plus sensible à certaines esthétiques qu’à d’autres. Un disque qui coche certains motifs récurrents de mes obsessions aura une oreille plus attentive de ma part. C’est comme ça : on a tous nos marottes.

Il y a autre chose qui peut engranger ce sentiment viscéral : la surprise. La découverte électrise les sens. La musique est une des plus simples et belles expressions du génie humain. J’aime être désorienté par la musique, qu’un disque me chamboule ou au contraire me plonge dans un état de joie pure en saturant mes sens. Bref il faut que je ressente quelque chose.

Le viscéral a donc pour moi ces deux aspects. D’un côté il s’agit d’accepter que certaines choses me parlent plus que d’autres. De l’autre, il est question d’un rapport terrestre voir bestial à la musique. Au fond, les deux se rejoignent: faire confiance à son instinct et accepter sa sensibilité.

On a parcouru le chemin

Quand on commence à creuser la musique, on est vite poussé dans un cheminement. Comme pour d’autres passions que ce soit les goûts ou l’expression artistique, il y a une quête de savoir et l’acceptation de ne pas toujours comprendre. Récemment Matthieu évoquait d’ailleurs ce sujet ici même avec son excellent papier autour de l’écoute performative, qui partage certaines des observations de ce texte.

Matthieu avance ainsi que l’écoute performative se fait au détriment de l’émotionnel avec la musique, comme il le suggère notamment à travers l’exemple du ska ! On part d’un endroit différent mais nos réflexions se rejoignent : au bout du compte il faut se fier à son ressenti.

Le ou la passionné(e) de musique se faufile et découvre de nombreuses esthétiques, parfois très arides, au gré de ses discussions et recherches. On désapprend alors à faire confiance à ses tripes et son jugement personnel. On n’aime pas certains disques mais visiblement ce sont des classiques, alors on persévère. Parfois la magie opère, d’autres non. C’est comme ça. Il faut finir par l’accepter et ne pas se sentir mal à l’aise vis-à-vis de cela. Nos goûts nous sont propres et nous n’avons pas à rendre de compte dessus.

Simple ou complexe, telle n’est pas la question

Il serait facile d’imaginer que ce cheminement nous sensibilisent à de nouvelles formes. C’est vrai, mais ces nouvelles formes n’ont pas forcément à devenir nos marottes. Il est important de s’exposer à différentes esthétiques, à goûter à des choses différentes. Pour autant, cela ne se traduira pas toujours dans ce mouvement viscéral que j’appelle de mes vœux.

Quand on ouvre la boîte de Pandore de la passion musicale, très vite on a le sentiment d’une progression. Plus qu’une galaxie de musiques différentes, on imagine les genres comme des étages nous amenant vers la félicité. Comme dans un jeu vidéo des esthétiques vont se débloquer à mesure de l’évolution dans le jeu musical. À un moment donné il faut cependant en revenir à ce viscéral.

Le viscéral n’est ni simple ou complexe, c’est une autre dimension. Il y a du viscéral dans le garage-rock des compilations Nuggets ou le punk des Ramones évidemment. Pourtant, le viscéral se trouve aussi dans le free jazz de Sun Ra ou le rock progressif de Supersister et Soft Machine. L’important dans la musique ne réside pas dans sa capacité à impressionner sur un plan intellectuel mais à nous émouvoir. Cette émotion peut tout à fait passer par la complexité : ces idées ne s’opposent pas car elles ne sont pas sur le même axe.

Le cas des growers

Dans le récent Abondance et Rareté, j’évoquais l’importance d’accorder parfois du temps aux disques pour les laisser nous gagner. Comment imbriquer ces deux idées ? En effet, sur le papier, la notion de grower peut être contradictoire avec l’idée de spontanéité que je cherche à défendre ici !

Vous avez déjà un début de réponse avec le paragraphe précédent: viscéral et complexité ne sont pas opposées. L’émotion et l’intensité jouent à un autre niveau. De ce fait, même si un disque comporte beaucoup d’informations, il peut tout de même être viscéral et vous parler dans les tripes.

Les growers peuvent être des disques simples. #1 Record de Big Star est devenu un de mes albums préférés, mais l’étincelle ne fut pas immédiate. Mon rapport à la musique du groupe d’Alex Chilton et Chris Bell est désormais viscéral. La révélation eu lieu non à travers de multiples écoutes mais par la superposition des émotions. La musique est aussi une question de moment : à vous de sentir cela.

Se faire confiance

À travers ce texte, je ne cherche pas à dénigrer la curiosité et les tentatives d’écouter des genres plus exigeants. Je place ma réflexion dans une autre perspective: faut-il s’accrocher ou non quand un disque ne nous parle pas ?

Par la force des choses, pour ma part, je fais plus confiance à mes intuitions. Je pense que cette trajectoire est intéressante et déculpabilisant. Il ne s’agit pas de renoncer à appréhender des œuvres riches mais à la faire parce qu’elles nous intriguent et provoquent quelque chose en nous. La surprise et l’incertitude sont des émotions fortes. Les explorer est exaltant et enrichissant. Bref je vous invite toutes et tous à reprendre le contrôle sur vous goût et à vous laisser plus porter par vos tripes, à chercher ce viscéral !

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