L’idée de ce papier m’est venue en croisant deux réflexions, assez éloignées sur le papier. D’un côté j’ai vu une statistique assez effrayante concernant la musique générée par Suno sur les plateformes de streaming comme Spotify. D’autre part, ma chérie a fait une réflexion qui m’a interpellé autour d’un CD qu’on lui avait offert à un anniversaire et qu’elle avait pris le temps d’écouter puis apprécier. Si, les deux informations peuvent sembler très différentes, elles possèdent un point commun: la notion d’abondance et de rareté.
Abondance et rareté ?
Sur un site comme celui-ci, la rareté pourrait évoquer la difficulté à se procurer un vinyle en particulier. Ce n’est pas ce que nous allons explorer pourtant aujourd’hui ! Il est plutôt question de la définition économique de l’abondance et rareté. En effet, comment la musique est devenue une ressource abondante plutôt qu’une rareté à notre époque et en quoi cela modifie profondément notre comportement vis à vis d’elle.
En économie classique, on s’intéresse beaucoup à l’allocation des ressources. Dans un modèle libéral et capitaliste, l’économie tend à l’équilibre, un équilibre qui signifie une solution efficace pour l’utilisation des ressources. On peut évidemment ne pas être d’accord avec cette approche mais elle a aussi ses mérites pour expliquer et comprendre certains phénomènes.
La musique est un produit pas comme les autres, culturel mais pas pur non plus comme une œuvre d’art, puisque multiple. En tout cas, son coût de production (et donc d’entrée sur le marché) a drastiquement baissé avec l’arrivée des sites d’IA générative musicale. Cette absence de frictions et d’investissement dans la production s’accompagne aussi d’un coût très faible pour faire distribuer sa musique sur les plateformes. Un sujet bien connu pointe le bout de son nez derrière cela: tout le monde veut devenir artiste mais personne ne veut chercher à apprécier la production des autres (CF mon papier Des Pelles et des Pioches).
Une statistique effrayante
Suno génère environ 7 millions de morceaux par jour (source: Billboard). Cela représente le catalogue complet de Spotify en l’espace de deux semaines ! En 2023, je trouvais déjà qu’il y avait trop de musique, le problème ne peut qu’empirer, même si les statistiques d’upload sur spotify ont légèrement baissé (autour de 60-80 000/jour en 2025). Désormais les humains sont concurrencés par les IA génératives.
On n’est désormais pas certain d’écouter un artiste avec un input humain dans le processus de création. Encore une fois la technologie n’est pas le problème: cela reste l’usage flemmard.
Avant le streaming
Avant le streaming, la production musicale comportait quelques barrières. Il y avait des intermédiaires (les fameux middlemen si décriés), des coûts de productions (enregistrement, mixage, coût de fabrication). Chaque étape portait en elle une réflexion sur la suite à donner un projet. Les investissements financiers n’étaient pas forcément conséquents. Le coût de fabrication des CD a par exemple beaucoup baissé à partir du milieu des années 90 et s’est stabilisé depuis le début des années 2000.
L’achat pour le passionné constituait aussi un choix fort. Il n’était pas rare de poncer un album car nous n’avions pas la possibilité d’en racheter un autre. C’est là que l’anecdote de ma chérie intervient ! On lui avait offert un album Unplugged de Katy Perry. Au début, elle était sceptique mais comme elle n’avait pas d’autres disques, elle l’a écouté plusieurs fois et a fini par l’aimer. On a tous eu dans nos vies ce genre de growers, des disques qui nous laissaient de marbre mais pour lesquels la porte s’est un jour finalement ouverte. C’est l’économie de rareté qui permet ce genre de relation à la musique. En situation d’abondance, la persévérance n’est plus un sujet.
Des raretés différentes, se renforçant mutuellement
La rareté intervenait historiquement, à la fois du coté de l’offre (produire de la musique) et de la demande (écouter de la musique). Deux raretés donc mais allant dans le même sens: celui d’accorder plus d’importance à la musique en général. À l’inverse aujourd’hui, l’offre est abondante mais la demande ne l’est pas d’une manière symétrique.
Certes cela coûte moins cher d’écouter de la musique; à travers un abonnement on a accès à toute la musique ou presque. Cependant la demande a tout de même un sérieux plafond: le temps que nous sommes capables de dédier à l’écoute de musique !
Le progrès est-il une amélioration ?
La situation de 2026 est-elle meilleure que celle de 2006 pour la musique ? Sur la base de certains chiffres on pourrait imaginer que oui. La réalité est à nuancer. L’époque se prête particulièrement au zapping. On est bien sûr pas obligé d’y céder mais c’est une option si facile et tentante ! On en revient toujours à cette même conclusion: la société nous pousse à produire mais moins à apprécier. Elle valorise l’acte créatif, même dans sa version la plus parodique, mais dévalue l’appréciation.
Vers une remise à zéro des compteurs ?
On peut aussi voir dans le spam grâce à Suno un moyen de remettre à zéro les compteurs. Encore très récemment (janvier 2026) j’évoquais ici même l’importance du geste humain et le retour possible à une forme de recommandation/production artisanale et décentralisée.
En floodant les plateformes de streaming avec des morceaux générés par IA, il est possible de noyer l’information utile et la rendre difficilement accessible. Trop de bruits, pas assez de perles. Par ailleurs, ce spam remplit aussi les serveurs et rend la maintenance plus coûteuse. Sans compter que les spammeurs prennent une part des revenus au risque de se mettre à dos le reste des musiciens, alors moins enclins à être sur les plateformes. Tout cela obligera les acteurs du streaming à faire des choix à un moment donné. Vont-ils laisser proliférer l’IA générative sans intervention ? Vont-ils faire une forme de tri ? Ce qui en sortira sera forcément intéressant à suivre et ouvrira de nouvelles pistes !







