OPINION: Une réflexion sur l’écoute performative de musique : quand le nerdisme musical se mord la queue

Régulièrement et amicalement relancé par mon cher ami Alexandre, CEO du merveilleux site sur lequel je m’apprête à être publié, concernant un prochain article à écrire pour Croq Mac, je me trouvais en panne d’inspiration. Mon problème est que par manque de temps, et parce que le « flow state » nécessaire à l’écriture d’un article me vient capricieusement (contrairement à mon ami cité plus haut, qui lui écrit un article le matin, un le midi et un le soir, voire un au goûter si l’humeur s’y prête), je me retrouve à passer toujours à côté de l’occasion de parler d’un disque lorsque les gens lui prêtent de l’attention. Réfléchissant à cela, je ne pus m’empêcher d’y voir un aspect significatif de notre « consommation » musicale et même artistique de manière générale, à savoir qu’un album, si l’on s’en tient au discours ambiant qui lui est consacré, a une durée de vie d’environ une semaine. Du fait des « nouvelles technologies » (sont-elles encore nouvelles puisqu’elles semblent avoir façonné et redessiné notre monde entièrement?) l’accès aux disques est virtuellement infini et la possibilité de s’empiffrer de ceux-ci est bien tolérée, voire même bien vue. Cela m’amena à considérer ce qu’on pourrait appeler l’écoute « performative » de musique, dont j’ai parlé récemment dans un tweet. Vous me voyez venir, j’ai désormais une idée d’article, et maintenant il faut que je l’écrive. 

Qu’est-ce que l’écoute performative de musique ? 

Je vais faire d’entrée de jeu une précision importante. Tout ce qui va suivre pourra sembler critique, et à juste titre. Mais je fraternise et j’apprécie l’intention et le sentiment qui amènent des personnes à écouter de la musique de manière performative. La découverte artistique est une expérience géniale, l’une des choses qui font que la vie vaut la peine d’être vécue, et rien ne saurait la rabaisser. Surtout, si je parle de ce sujet avec autant de confiance, c’est que j’ai été moi-même dans l’écoute performative de musique, et plus qu’un peu. Je ne prétends d’ailleurs pas m’en être extirpé de manière définitive, mais j’ai malgré tout réussi à repenser mon rapport à la musique, et une partie du plaisir est revenu avec. 

Donc, nous disions : qu’est-ce qu’on entend par « performatif » ? Je ne vais pas m’étendre sur une définition linguistique, non seulement car j’ai la flemme, mais aussi car j’ai peur de me rendre compte en le faisant que je n’utilise pas le terme adéquat. Je vais plutôt rester dans le concret de la pratique musicale, et je définirais assez simplement l’écoute performative de musique : être performatif, c’est écouter de la musique dans une intention autre que le seul plaisir esthétique de la musique. Attention, cela ne veut pas dire que le plaisir artistique de la musique est absent. En ce qui me concerne, il a toujours été dominant, très largement, sur la dimension performative. Et je pense que cela est le cas pour tous mes gourmands performatifs qui s’envoient des disques à longueur de journée. Néanmoins, le fait est là : il y a autre chose que le seul goût de la musique.

Alors, quoi précisément ? Selon moi, c’est très clair : le performatif est évidemment social. Si vous écoutez autant de musique, c’est que vous voulez apparaître, que ce soit en société ou sur internet, comme un connaisseur de musique, avec une culture étendue et variée, un vrai nerd incollable. Boire une pinte et se retrouver dans une discussion musicale sur un disque qu’il ne connait pas ? Ceci est la hantise du gourmand musical perfomatif, qui pourra y repenser pendant des jours, inconsolable. Il rentre chez lui, atterré, il va bien sûr écouter l’album dont il était question, mais ça ne suffit pas, pas du tout, il aurait dû le connaître avant, pouvoir en parler en fin connaisseur et avoir une opinion. Je prends cet exemple car il correspond bien à ce que j’observe autour de moi, dans mon milieu parisien de connaisseurs de musique amateurs de blablateries artistiques. Mais il y a bien d’autres moyens d’être performatif, selon la situation de chacun. Le fond est le même. 

Vous me direz que j’exagère. Oui, mais c’est ma nature. Et au fond, si vous êtes honnêtes, est-ce que vous ne vous reconnaissez pas un tout petit peu dans ce portrait, où à défaut est-ce que vous ne pouvez pas penser à quelqu’un qui corresponde à cette description ? Eh oui, même si c’est dur de l’admettre, on écoute de la musique aussi car l’image de nous-même comme nerd musical nous convient, elle nous plaît, et qu’il faut donc l’entretenir à grands coups de sessions d’écoute interminables. 

Comment en arrive-t-on là ? 

Mon idée est que, même si ce type de rapport à la musique existait dans des temps antérieurs, il est nettement amplifié par les conditions d’écoute modernes de la musique. Ici, je vais faire plaisir au tenancier du site, en notant d’emblée que la frontière entre le format physique du disque et le format digital fait une grosse différence. Même si l’attitude performative existe bel et bien chez les consommateurs de formats physiques, ces formats imposent une barrière à l’écoute frénétique de musique. Repensons à une époque où n’existaient que les formats physiques (Vinyles, CDs, etc), et imaginons un budget limité. Il va de soi que l’achat et l’écoute d’un disque sont des actes beaucoup plus forts. La surconsommation étant impossible, le disque est un choix, conscient, et attache l’auditeur plus fortement à la musique. Cette posture permet au disque d’infuser, il coexiste avec l’auditeur, devient parfois une partie de sa vie. A l’inverse, le streaming dopé aux notes rateyourmusic et aux algorithmes, dans un monde où le champ des albums disponibles s’est étendu à l’infini, provoque des écoutes souvent distraites, inconséquentes, qui veulent juste cocher une case. Il faut tout connaître, tout avoir entendu, et puisque c’est possible, et bien allons-y.  

Ce phénomène est étroitement lié avec celui de l' »actualité musicale ». C’est particulièrement sensible dans les petits milieux de critiques musicaux. Il faut être au courant de l’actualité, de ce qui se fait, pour pouvoir en parler autour de soi et avoir l’impression de faire partie d’un mouvement, d’un processus en marche. J’observe cela également auprès des amateurs de cinéma. Parfois, cela tend à une volonté d’exhaustivité, et là commence l’absurde, voire le ridicule : on veut tout écouter, tout suivre, quitte à passer son temps à courir après les sorties musicales. Pendant ce temps, le trésor de la musique passée vous attend, lui qui a tant à offrir comparé à la médiocrité de la surdose musicale de l’année en cours. 

Quelle est la conséquence ?

Selon moi, ce qui se joue ici est important car il en va du lien à la musique et de la capacité à prendre du plaisir en l’écoutant. Je commencerai par dire que le concept de « culture musicale » est bien galvaudé, et qu’il mériterait d’être pensé autrement. Entendons-nous, si vous avez écouté des milliers de disques, voire des dizaines de milliers de disques (je pense que certains en sont là), cela ne fait pas de vous une personne cultivée. Tout simplement car vous aurez oublié la plus grande partie de ces écoutes. Il est impossible de connaître des milliers de disques profondément, intimement. Connaître des noms, pouvoir en parler vaguement car on a entendu un album de ce type là une fois il y a 7 ans, en se rappelant vaguement de son opinion de l’époque mais sans se rappeler le moins du monde comment ça sonne, ça vaut quoi, au fond ? La personne cultivée est celle qui entretient un rapport fin avec la musique, qui a une conscience profonde de la musique qu’elle écoute, car elle l’a laissée exister en soi à travers le temps. Même si cela concerne une quantité limitée d’albums. Laissez parler une personne profondément passionnée des Beatles, sa conversation sera beaucoup plus intéressante que celle d’un baveux qui s’étend dans les multiples scènes post-punk à coup d’artistes de troisième zone dont il se souvient à peine musicalement parlant. 

Ce qui m’intéresse est le nombre de mauvaises habitudes, de pratiques absurdes que l’on peut développer sans s’en rendre compte lorsque l’on est pris dans une spirale d’écoute performative. Je vais prendre quelques exemples, tirés de mon expérience personnelle. A une époque, faisant écho à ce que je disais plus haut sur l’actualité musicale, je voulais avoir une vision d’ensemble sur la scène musicale actuelle, je voulais me tenir au courant, rester connecté à tout ce qui se faisait. Cela m’amenait, entre autres, à écouter des albums de rap récents, toujours dans cette idée de vouloir connaître la scène actuelle. Petit problème : je n’aime que très peu le rap moderne, et la plupart de ces disques me faisaient chier à mourir. Dans ce cas, ça tourne presque à l’écoute documentaire : ça me fait chier, mais puisque je veux savoir ce qui se passe dans le rap, j’écoute. Et peut-être aussi car si je tombe un jour en soirée sur un fan de rap, je ne vais quand même pas rester de côté ! Sauf que je ne suis pas critique, alors au fond qu’est-ce que j’en ai à foutre ? Pourquoi ne pas plutôt aller explorer des univers musicaux qui m’intéressent, où je sais que la probabilité de trouver un nouvel album à mon goût et de prendre du plaisir est beaucoup plus forte ? 

Autre exemple, qui va me permettre de toucher du doigt une des problématiques fondamentales de ce petit problème que je m’applique à soulever. A mon sens, il y a un problème si le volume d’écoute de nouveaux disques dépasse le volume d’écoute de nos disques favoris, déjà découverts il y a bien longtemps. Car en réalité, le plaisir de la musique est dans la réécoute, dans le lien intime que l’on crée avec des disques, parfois sur le temps long. La découverte musicale ne devrait viser qu’un but : trouver de nouveaux disques favoris, que l’on va pouvoir réécouter sans limites, et qui vont nous accompagner pour le reste de notre vie. D’où l’idée d’une découverte patiente et intelligente : rester ouvert, rester curieux, mais garder comme boussole le plaisir de l’écoute et la dimension musicale avant toute chose. 

En voulant bien faire, en voulant voir large et n’être en reste sur aucun style musical, nous sapons en réalité notre rapport à la musique. Car les goûts sont ce qu’ils sont : on n’aime pas tout, tout ne nous plaît pas et ne nous intéresse pas, c’est un fait, et il n’y a pas de raison que la découverte musicale n’en tienne pas compte. J’ai entendu assez de Ska pour savoir que je ne créerai jamais un lien émotionnel avec un album de Ska. Ce n’est pas mon truc, un point c’est tout. Alors je peux laisser de côté, laisser une zone intouchée, inexplorée. Au fond ça n’est pas dramatique. Et si je rencontre un jour un fan de Ska, eh bien je n’aurais rien à lui dire. Je le laisserai m’en parler. C’est très agréable de laisser son ego de côté et de laisser quelqu’un de passionné nous parler de quelque chose que l’on ne connaît pas. 

Conclusion 

Dans une époque où nous sommes « pré-programmés » par les nouvelles technologies et leur capacité à façonner le monde à notre dépens, sans que l’on s’en rende compte, il convient de se rééduquer. Certains me diront : « mais qu’est-ce que tu racontes, l’écoute de musique doit être spontanée, c’est naturel, il n’y a pas à se prendre la tête comme ça ». Et bien non, pas forcément. Pas pour tout le monde. En appartenant à certains cercles, en étant conditionné par la masse de musique disponible et écoutable facilement, en voulant se vendre comme connaisseur dans tous les domaines, à l’ère des réseaux sociaux où les amateurs éclairés de musique de niche auprès de qui nous voulons être à la hauteur nous apparaissent bien plus nombreux qu’ils ne le sont en réalité, nous avons vite fait de prendre de mauvaises habitudes en matière d’écoute musicale, et de prendre la chose sous un mauvais angle. Il faut donc essayer d’en être conscient, réfléchir, remettre en cause ce qui est parfois si bien installé dans notre cerveau. 

Je ne pense pas qu’il soit possible de dégager l’approche de la musique de tout contenu performatif. Cela reviendrait à dire que la musique existe en dehors de toute réalité sociale, en dehors de la vie que nous vivons, ce qui est absurde. La musique transcende cette réalité, mais elle n’existe pas en dehors d’elle. Ainsi, l’écoute musicale vidée de tout égo, de tout but tendu vers le rapport aux autres est probablement impossible. 

Mais en réalité, se poser la question est déjà suffisant. Car cela implique de réfléchir, de se remettre en question, de penser son rapport à l’art de manière critique, en n’excluant pas de reconnaître les postures ridicules dont nous sommes parfois prisonniers. Fait avec suffisamment d’honnêteté envers soi-même, ce recul critique est salvateur. Il permet de remettre le plaisir de l’écoute musicale au centre de la démarche, et d’agir en conséquence. 

Je dirai donc pour finir que ma proposition est la suivante : restez curieux, restez ouverts, mais intelligemment. La musique est notre passion commune, et elle doit rester au centre de tout. Elle rend nos vies meilleures, alors pourquoi s’en priver ?

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