Pas un jour ne passe sans que je consulte des affirmations, parfois crispantes, autour de l’IA générative. Je ne prétends pas avoir une connaissance fine du sujet mais je suis tout de même surpris de la déconnexion de certains sur la question, y compris des gens faisant référence en France.
Par exemple le 20 mai dernier, le site internet Le Grand Continent a interrogé une dizaine de normaliens autour de l’IA avec des réponses très contrastées. D’une manière plus générale on constate un éloignement entre la base et les élites culturelles sur la question de l’IA générative. Désormais près d’un Français sur deux (48%) a déjà utilisé l’IA (source) et ce chiffre monte à 85% chez les jeunes (18-24) ! En parallèle, les médias, politiques, chercheurs en sciences humaines semblent toujours aussi réfractaires sur la question.
Les progrès de l’IA générative en trois ans
Entre 2023 et 2026, j’ai régulièrement testé l’IA générative. D’abord l’approche fut expérimentale: qu’est-ce que la machine a dans le ventre ? Depuis quelques temps, à force d’expérimentations, je lui trouve des usages. L’IA générative peut par exemple m’aider à corriger un texte, le traduire et plus. Je peux ainsi utiliser la machine pour trouver des chiffres ou des cas concrets pour appuyer mes intuitions. À l’inverse, je l’interroge sur les erreurs factuelles d’un texte, pendant sa rédaction.
Je ne pense pas être le seul à avoir constaté cette amélioration de l’IA générative. Pour nourrir votre réflexion, vous pouvez par exemple consulter un test que j’ai effectué à deux ans et demi d’intervalle. Avec un prompt très simple et peu détaillé, j’ai demandé à deux IA générative la rédaction d’une chronique du premier album de Jacques Dutronc. En novembre 2023, j’avais ainsi fait cette démarche avec ChatGPT: le résultat ne m’avait pas du tout bluffé. Le rendu est quelconque, dans l’emphase, générique et avec peu d’apports intéressants. Avant d’écrire ce papier, j’ai refait le test rapidement, avec Grok cette fois-ci (ça ne change pas le propos). Sans aller jusqu’à dire que le résultat est parfait, il démontre une sacrée progression ! Il est plus précis et juste (une petite erreur). Mieux, avec un prompt peu détaillé, le rendu est quand même assez pertinent. Pas de quoi me menacer mais, c’est certainement mieux que si on demandait à un quidam de faire le même exercice (ce n’était pas le cas en 2023).
Il y a eu un bond très important de l’IA générative entre la période 2022-2023 et l’actuelle (2025-2026). J’ai l’impression que de nombreux détracteurs n’ont, eux, pas fait ce cheminement. J’imagine que certains ont testé au moment de l’arrivée de ChatGPT mais l’ont-ils refait plus récemment ? L’exemple de Luc Julia est saillant. Il est invité sur tous les plateaux et par les députés français pour débiter le même discours rassurant mais inexact depuis des lustres. A-t-il mis son logiciel interne à jour ? Fait-il régulièrement des expérimentations avec des IA ? En tout cas, pour ma part, je le fais et vous pouvez vous faire votre opinion sur les deux productions générées à seulement deux ans et demi d’intervalle. Je pense sincèrement que les résultats parlent d’eux même.
Le paradoxe de l’IA générative
L’IA générative est un outil puissant. Il peut aider les flemmards à pondre des textes pour les devoirs et aider les autres à pousser la réflexion. Il y a là un paradoxe: l’IA peut à la fois faire baisser les capacités cognitives ou au contraire aider à raffiner des raisonnements et les pousser plus loin.
Générer des textes ou du slop est extrêmement rapide. La réponse prend moins de temps que le temps d’écrire la question ! Du contenu accessible et rapide comme l’éclair. Sera-t-il bon ? Honnêtement, il s’améliore et commence à pouvoir berner les humains. Il y a eu, par exemple, un débat animé sur Twitter/X, mi-mai, sur un post autour de la French Theory qui a été clairement rédigé par de l’IA mais dont le contenu a été validé par Elon Musk lui-même ! Cette validation est plus politique qu’intellectuel mais elle a en tout cas lancé un débat très intéressant autour de l’usage de l’IA générative sur les réseaux sociaux.
D’un autre côté, il est possible de faire un usage bien différent de l’IA générative: la considérer comme un sparring partner. Alors l’IA générative vous aide à formuler vos réflexions, à leur donner corps, à les nuancer et aller chercher encore plus loin. Ce processus prend paradoxalement du temps, plus que se lancer dans une rédaction directement. Cette méthode peut indéniablement améliorer la production humaine, pas en se substituant à elle mais en se faisant l’avocat du diable ou le coach.
Il y a un double paradoxe de l’IA générative: outil des flemmards et celles et ceux qui ont envie au contraire de se prendre encore plus la tête. Cela se ressent aussi sur le temps que nécessite la production !
En création: mitigée
Je pense que l’IA générative est un excellent outil pour la science ou même dans une démarche réflexive. Cependant dans la création je suis plus partagé.
Il y a des usages qui me semblent tout à fait valides, par exemple : séparer des pistes en musique, créer une texture pour un jeu vidéo ou un film ou améliorer la forme d’un texte. Cependant, la production artistique de l’IA générative ne m’intéresse pas. La création m’intéresse car elle matérialise le génie humain. On transcende notre finitude à travers l’art et c’est ça la beauté de la chose.
De ce fait si la génération par les IA ne m’intéresse pas, je n’ai pas un rejet de principe contre son usage pour autant, notamment pour expérimenter, nourrir sa réflexion ou faire des choses physiquement impossibles. L’important reste toujours que l’input humain soit au cœur de ce processus et de la réflexion. L’artiste doit faire des choix et ceux-ci reflètent le parcours et les expérimentations de ce dernier. De ce fait balancer un prompt dans Suno ne fait pas de toi un musicien. En revanche, pourquoi pas flipper un morceau généré par la machine pour se le réapproprier ?
Dans tous les cas, j’ai toujours une flemme monstre et une apathie d’entendre ou voir des productions de l’IA générative sans ces interventions humaines majeures. Je ne suis pas le seul et je pense que tout cela nous reconduira à revaloriser le geste humain et les interactions sociales directes. La théorie d’un dead internet est désormais un horizon possible ! D’ailleurs une partie du débat autour du tweet sur la French Theory a tourné autour de ce sujet. Dans un futur pas si dystopique, des IA pourraient interagir entre elles sur les réseaux sociaux sans notre présence. Même les plus technoptimistes ont été troublés par le succès de ce tweet. Celui-ci avait l’apparence d’un raisonnement travaillé quand il se contentait d’enchaîner des poncifs. L’effet de bulle informationnelle (quelqu’un de « mon camp » !) a fait le reste. De ce fait, je suis persuadé que valoriser l’humanité, avec confiance, aura indéniablement une valeur ajoutée dans les années à venir.
Menaces et opportunités
Si vous avez eu un jour des cours de marketing ou une formation dans le genre, on vous a demandé de faire un de ces fameux SWOT dont la partie future concerne les menaces et opportunités. Indéniablement, l’IA générative va changer nos vies, en bien comme en mal. Je pense cependant qu’une attitude luddiste et dans la réaction passionnelle n’aideront dans la lutte ou l’appropriation de ces nouveaux outils.
C’est pour cela que je critiquais vivement Luc Julia un peu plus haut: à mon avis son discours peut sembler rassurant mais il nous éloigne aussi de la nécessité d’appréhender les IA génératives. On a intérêt à expérimenter, apprendre à les utiliser intelligemment plutôt que les rejeter en bloc par principe. Les vœux pieux ne deviendront pas réalité. L’humanité ayant goûté à cet outil très puissant ne voudra pas revenir en arrière.
Pire, l’absence d’usage et de déploiement risquent d’augmenter les inégalités sociales. Les gens ayant une approche intelligente de l’IA générative vont y trouver des bénéfices quand une autre partie de l’humanité risque de devenir plus manipulable et à la merci de gouvernements ou compagnies privées. L’IA générative peut devenir un outil participant à l’émancipation, ou à l’inverse, être une nouvelle couche d’aliénation supplémentaire. Veut-on donner au peuple les outils pour se défendre ? Si oui, alors il faut accepter que l’IA générative est là et voir comment on peut faire avec.
Conclusions
À travers ce texte, je souhaitais un peu évoqué la situation française, particulière, autour de l’IA générative. Ici, cet outil est très décrié et pourtant il est tout aussi adopté massivement qu’ailleurs. Ce décalage me semble préjudiciable à long terme et source d’inégalités importantes.
Je ne suis pas un technoptimiste, l’IA générative pose de sérieux problèmes, notamment sur les droits d’auteurs. Pour autant, je ne pense pas que la politique de l’autruche soit une solution. Si l’outil a ses défauts, il peut aussi nous apporter énormément et enrichir notre réflexion. Plus qu’un usage naïf de l’IA générative, il faut faire preuve de pédagogie et expérimenter avec !







