OPINION: l’instrumentalisation de la culture

Le 8 février 2026, les Patriots de la Nouvelle Angleterre rencontraient les Seahawks de Seattle en final du Super Bowl, l’édition LX. Les oiseaux de l’Ouest ont gagné grâce à leur défense réputée (29-13), mais personne ne semble en avoir quelque chose à faire ! La vraie information: Bad Bunny faisait la mi-temps, en chantant en espagnol ! Cet événement a été l’occasion d’une instrumentalisation sauvage, d’un côté et de l’autre de l’échiquier politique.

Sous la direction d’Apple et de Jay-Z (via Roc Nation), la mi-temps du Super Bowl est devenue un choix très politique. L’occasion d’affirmer à travers la pop culture une certaine conception du monde, faire des statements. Il y avait eu Shakira/J-Lo en 2020 ou Kendrick Lamar (2025) et maintenant Bad Bunny. Sur le papier logique: le chanteur est archi-populaire et est régulièrement en haut des charts spotify dans le monde mais aussi aux Etats-Unis. Le chant en espagnol a cristallisé cependant beaucoup d’animosité et a été abondamment source d’instrumentalisation.

Treize minutes, des tableaux très soignés pour les gens devant leur télé, des invités de marque (Lady Gaga, Ricky Martin ou Pedro Pascal en caméo), le show a établi une impressionnante audience de 128,2 millions, derrière Kendrick Lamar (133,5 millions), la prestation de Michael Jackson en 1993 (une autre époque mais déjà 133,4 million) et le chanteur R&B Usher (2024, 129,3 millions). Bad Bunny et ce super bowl ont clairement créé l’évènement et marqué la compétition ainsi que l’actualité culturelle de 2026. En revanche, MAGA et libs ont indéniablement instrumentalisé cette performance pour en faire un moment politique. D’un côté les partisans de Trump ont beaucoup insisté sur l’usage de l’espagnol (une baffe dans la gueule du pays selon le chef), tandis que les démocrates ont eux, vu une célébration de la culture latine, au sens large.

L’instrumentalisation de la musique: un outil politique devenu récurrent

Il ne faut pas croire que cette instrumentalisation soit le seul fait des Etatsuniens même si l’Amérique du Nord excelle à ce jeu. En France aussi, régulièrement, des artistes populaires deviennent les champs de bataille entre différentes visions du monde. Le poptimisme est devenu la seule grille d’analyse culturelle.

Aux Jeux Olympiques de Paris, la participation à la cérémonie d’ouverture d’Aya Nakamura avait fait couler beaucoup d’encre. Dans un autre style le rappeur Jul est régulièrement le sujet d’analyses sur le classisme inspirées des concepts de Bourdieu.

Bien sûr ces artistes ont une dimension politique. Le show de Bad Bunny en est la preuve avec ses nombreuses références à la culture portoricaine (les poteaux électriques, les champs de cannes à sucre). Reste que MAGA (c’est attendu) comme Libs utilisent ces événements pour mobiliser leur camp. Arrive donc ce qui coince: si tu n’aimes pas Bad Bunny/Jul/Aya Nakamura alors tu es de leur côté.

Une récupération politique par tous les bords

Trump se fâchant contre la présence de Bad Bunny ou de rappeurs, c’est convenu. Il s’est fait élire sur ce genre de prise de position. il est en roue libre, une partie de ses fans sont dans une secte. On imagine sans problème qu’ils utilisent malhonnêtement cette prestation pour faire leur beurre. Ils ont une lecture du monde unidimensionnelle et oublient souvent être eux même des fils d’immigrés qui ne parlaient pas l’anglais en arrivant à Ellis Island.

Apple et Jay-Z cherchent d’ailleurs ouvertement cette confrontation avec les casquettes rouges. L’instrumentalisation par les libéraux m’interroge davantage. Elle soulève des questions assez dérangeantes même.

L’essentialisation par les libs

Si tu n’aimes pas Bad Bunny tu deviens contre les hispanophones et la culture latino. Quelle culture latino d’ailleurs ? Il y a dix-neuf pays en Amérique dont la langue officielle est l’espagnol ! Ils sont très différents les uns des autres. Certains sont proches de dictatures communistes (Cuba) quand d’autres ont un régime strict avec les criminels (El Salvador). Il y a des pays pauvres minés par la corruption (Venezuela) ou riches et plus ouverts (Uruguay). Bref l’identité latine/hispanophone est multiple. Elle peut être caribéenne (comme Bad Bunny) comme continentale.

Les démocrates nord-américains sont les premiers à rejeter l’essentialisation, pourtant ils le font systématiquement quand il s’agit de défendre la culture des autres. Les réactions autour de la prestation de Bad Bunny en donnent un bon échantillon. Il est évident que le chanteur parle de son vécu et a une légitimité à défendre cette culture portoricaine avec ferveur et passion. Son show était impressionnant et une vraie lettre d’amour à son identité. Cependant, vouloir faire de Bad Bunny un représentant de la nation hispanophone américaine est par certains aspects condescendant. La culture latino-américaine est riche et diverse.

En cuisine, il y a autant des ceviches que des parrilladas. Certains peuples sont des pêcheurs (pangueros, montubios) quand d’autres sont des cowboys (les figures des gauchos et llaneros). L’Amérique latine a une culture littéraire d’une richesse fabuleuse avec de nombreux Nobélisés. Octavio Paz (Mexique), Luis Sepúlveda (Chili), Jorge Luis Borges (Argentine), Horacio Quiroga (Uruguay), Roberto Bolaño (Chili), Gabriel García Márquez (Colombie) ont tous porté une voix singulière en espagnol. Il en est de même pour la musique, si les Caraïbes dansent au son du reggaeton, l’Amérique latine a aussi eu le béguin pour le tango, la chicha, le joropo ou le candombe.

Au fond Bad Bunny en dit plus sur la culture étatsunienne, son rapport compliqué à Porto-Rico (territoire non incorporé, mais associé aux USA) que sur l’Amérique latine en général. Je pense d’ailleurs que le chanteur assume cette position. Le problème vient de la généralisation. Et beaucoup de libs la font à pieds joints. Ils essentialisent une culture en voulant la défendre. Pourtant aimer une culture c’est aussi savoir rendre compte de sa richesse et sa diversité, pas l’assigner à quelques éléments saillants dans lesquels tous les hispanophones se reconnaissent pas nécessairement.

En France aussi…

L’hexagone n’est pas indemne de l’infantilisation et la condescendance quand il s’agit de défendre certaines cultures ou couches de la société. Je pense que Jul en est une excellente démonstration. Il est devenu compliqué de ne pas aimer publiquement le rappeur marseillais. Tu peux vite être taxé d’affreux classiste bourgeois. Il y a là une lecture, maladroite, de Bourdieu. Le sociologue français rend compte mais n’assigne pas les gens.

Les classes populaires ne peuvent-elles pas prétendre à l’accomplissement intellectuel, à la recherche de l’excellence ? Jul représente, comme Bad Bunny, son quotidien. Il est honnête bien sûr. Pour autant est-ce que le Marseillais représente une image fidèle de ce que c’est de grandir dans un milieu populaire ? Je pense que non et les classes populaires, comme les latino-américains (dans leur ensemble) ont le droit d’imaginer pour eux ce qu’est leur ressenti propre, leur vécu.

Les libs et le Venezuela

Il y a récemment eu un exemple fort du décalage entre l’envie des militants étatsuniens (mais aussi en Espagne par exemple) et les immigrés vénézuéliens (ou ceux qui vivent encore sur place). Quand Trump a fait exfiltré Maduro le 3 janvier dernier, de nombreux Vénézuéliens ont eu vécu cela comme un moment positif. Beaucoup d’entre eux ne sont pas des trumpistes, loin de là. Cette liesse a été vivement critiquée dans certains cercles démocrates. Cette discordance éclaircit encore un peu davantage sur l’assignation faite par certains militants des identités à défendre. C’est une forme d’instrumentalisation des causes.

La culture doit rester de la culture

J’en arrive enfin à mon propos. Les œuvres culturelles restent d’abord de la culture. On a le droit de les aimer ou non, pour de bonnes et mauvaises raisons. Chacun a sa sensibilité et le goût, bien qu’en partie construit, est intime et personnel. Il n’appartient à personne de décréter ce que l’on doit penser ou aimer d’une œuvre culturelle. Tu as le droit d’avoir des préférences.

Bourdieu a certes évalué que le capital culturel était très dépendant du contexte. Pourtant les goûts se nourrissent aussi de nos personnalités, nos rencontres ou les événements qui marquent nos vies. Ils disent certes beaucoup sur nous mais n’en sont pas des passeports idéologiques.

On peut être de gauche et aimer Céline ou apprécier les films d’Alain Delon. On peut être de droite et réfléchir à travers le cinéma de Ken Loach ou s’enjailler sur The Clash. L’art a cette faculté géniale de nous rassembler et faire réfléchir. L’instrumentalisation politique de la musique, du cinéma ou de la littérature ne fait que nous éloigner et nous empêcher de nous comprendre.

Bien sûr de nombreuses œuvres culturelles ont une charge politique (comme la prestation de Bad Bunny). Il apparaît cependant plus sain de laisser au soin du spectateur de se l’approprier, de l’interpréter. Le spectateur n’est pas idiot, il n’a pas besoin d’être infantilisé ou grondé pour ses goûts qui ne seraient pas corrects. Laissons faire aux gens leurs choix et la possibilité de s’exprimer sur les objets culturels de manière libre et détendue. Bref évitons l’instrumentalisation à outrance de la culture.

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