CURIOS: les Labels Budget

Dans les années 1960 et 1970, vos parents ou grands-parents n’achetaient pas forcément leurs disques chez le disquaire du centre-ville. Souvent, la tentation se trouvait juste à côté de la caisse, dans un présentoir métallique d’un supermarché, d’une station-service ou d’un grand magasin. Ces disques bon marché, avec des visuels attrayants, produits par des labels budget spécialisés, ont joué un rôle discret mais important dans la culture musicale populaire de l’époque, en marge du récit officiel dominé par les grandes sorties chez EMI, RCA et consort.

L’offre était abondante et variée : beaucoup de sound-alikes (des reprises très proches des hits du moment), certes, mais aussi des compilations astucieuses, des raretés et des productions plus inattendues. Différents des labels tax scam ou des disques autoproduits par des communautés (comme les pressages Hare Krishna), les labels budget racontent une autre histoire de la musique pop populaire, accessible, et souvent passionnante.

Les labels Budget

À la fin des années cinquante, les labels budget se développent très fortement aux Etats Unis puis en Europe. Le véritable pionnier du genre reste Tops qui, dès 1947 proposent des vinyles budget, après avoir revendu des disques d’occasion récupéré dans les jukebox. Dans les années 50, l’un des acteurs majeurs du genre, toujours aux Etats Unis, se lance: Pickwick. Il se sera rejoint par des structures comme Somerset/Alshire ou Diplomat.

En Europe, les labels budget arrivent bien plus tardivement, au milieu des années 60. La filiale MFP (Music for Pleasure) d’EMI s’impose, à partir de 1965. L’Angleterre compte aussi d’autres acteurs tels que Hallmark (Pickwick), Marble Arch (PYE), Embassy ou encore Camden (RCA). Le continent comporte quelques acteurs spécialisés, en particulier Europa (Allemagne) ou Musidisc/Visadisc (France).

Parfois adossé à des gros labels, parfois indépendant, le concept du label budget reste toujours le même: proposer des vinyles (33 tours la plupart du temps) à la moitié du prix de référence dans un circuit mass market. Aux disquaires, les labels budget préfèrent en effet les kiosques à journaux, les supermarché, les boutiques de photo ou d’électroménager. Le catalogue explorée est aussi varié que variable. Cela peut être des reprises bon marché, du back catalogue d’artistes connus ou enfin des disques presque inédits !

Des futures stars

Les labels budget donnèrent l’opportunité à de nombreux musiciens de faire leurs armes, en particulier dans le domaine des reprises sound-alike. Certaines d’entre eux deviennent par la suite de véritable stars. Elles sont alors à leur tour reprises par ces groupes anonymes de covers.

Il y a de nombreux exemples dans les pays anglophones, notamment aux Etats Unis. Lou Reed démarre sa carrière musicale professionnelle en travaillant pour l’un de ces labels budget: Design Records, une filiale de Pickwick ! Les amateurs ont ainsi identifié sa voix sur deux chansons (Surfin’ et Little Deuce Coupe) de l’album Sing The Beach Boys Songbook des Surfsiders, publié en 1965. L’immense Dolly Parton a aussi cachetonné dans ce type de compilations au début de sa carrière. Elle sort ses premiers singles dès la fin des années 50 mais au début des sixties il faut bien vivre. Elle enregistre un album de reprises en 1963 pour le label Somerset (Hits made famous by Country Queens), un des pionniers du secteur.

Plus proche de nous, en Angleterre, de nombreux chanteurs enregistrent aussi ce type de covers. Le plus fameux d’entre eux n’est autre que Sir Elton John, quand il portait encore son nom de baptême (Reg Dwight). Il participe à de nombreuses compilations comme les Top of the Pops d’Hallmark Records. On le retrouve par exemple sur le titre Snake in the Grass du volume 5. En 1994, le label britannique RPM a ainsi entrepris de réunir ses reprises dans la compilation Chartbusters Go Pop. Elton John a parfois croisé le fer avec David Byron, d’Uriah Heep, également un habitué de ce type de compilations. On peut par exemple les entendre en duo sur une reprise de Come and Get It, du groupe powerpop Badfinger !

Des compilations classiques

Les labels budget ne se contentaient pas de reprendre à l’identique les hits du moment. Certains des labels avaient un accès aux catalogues des labels plus prestigieux et proposèrent, par conséquent, des compilations d’artistes connus à destination de ce mass market. Avec les années ces disques sont parfois devenus cultes.

L’exemple le plus célèbre et intéressant reste la compilation Relics (1971) de Pink Floyd chez Starline/MFP. Derrière un visuel très réussi de Nick Mason, vous retrouviez une excellente sélection des morceaux de Pink Floyd des débuts. Il y a quelques titres extraits des trois premiers albums, des morceaux issus de leurs singles (Arnold Layne, See Emily Play, Paint Box, etc.) et aussi une chanson complètement inédite, issue des sessions d’Ummagumma: Biding My Time.

PINK FLOYD Relics UK Starline SRS 5071.

Ride a White Swan (1972) de T. Rex, chez MFP est une autre compilation budget culte. Pour faire vivre le catalogue de Marc Bolan, le label britannique a pioché dans les premiers albums folk psychédélique du chanteur, comme Unicorn, A Beard of Stars ou Prophets, Seers & Sages. En pleine période glam-rock, le choix était osé mais il a permis à de nombreux jeunes de découvrir cette facette de T-Rex et reste très apprécié chez les connaisseurs.

Le producteur Mickie Most a eu aussi le droit à ses compilations dédiées chez MFP. The Most of The Animals et The Most of Herman’s Hermits (1971) ont cartonné dans les charts ! Pour le groupe mancunien c’est même la meilleure performance de leur carrière dans le format album avec une quatorzième place dans les charts et une présence de cinq semaines ! Pour le groupe d’Eric Burdon, la sortie chez MFP est la réédition d’une compilation plus ancienne qui avait atteint la quatrième place en 1966.

Vous pourriez aussi être étonné par cette autre curiosité: la compilation Spirit of Rock de 1972. Ce sampler du label Probe était vendu via MFP (pour changer). Il contient un titre très rare de Steely Dan: Dallas. La chanson devait être le premier single du groupe de Becker et Fagen mais le label s’est ravisé car les sonorités country pouvaient donner une image faussée du groupe. Quelques disques sont ainsi sortis mais ont été tout aussi vite retirés du marché ! En dehors de la compilation, il faut attendre la fin des années 70 pour entendre Dallas sur un vinyle ! De nos jours ce titre reste assez rare et Spirit of Rock reste un des moyens les plus accessibles de le trouver dans le support !

Le cas Europa

Fondé en 1956 par David L. Miller (un Américain expatrié) et deux Allemands (Wilhelm Wille et Andreas Erich Beurmann) à Quickborn près de Hambourg, Europa propose pendant les années 60/70 un catalogue passionnant.

Miller n’est pas un inconnu des labels budget: il avait aussi fondé Somerset, devenu Alshire en 1963, après sa vente à Al Sherman. Europa pioche ainsi régulièrement dans le catalogue du label américain (101 Strings). Mieux, le label allemand propose une production propre qui lui vaut un grand succès. Comme de nombreux labels de niche, ils se spécialisent dans les contes pour enfants (hörspiele en Allemagne). Cependant, Europa nous intéresse pour une autre raison: une quantité hallucinante de disques psyché/hard rock presque originaux !

À la manière des concurrents, Europa réalise quelques sound-alikes mais parfois complétés de titres originaux pour éviter de payer trop de droits ! Le label laisse donc libre cours à une bande de musiciens rockeurs, surnommé la Hamburg Mafia pour enregistrer ce qui leur passe par la tête. En dehors des contraintes de style (easy listening, beat, hard rock) et des quelques reprises, il s’agit parfois d’albums originaux de rock psychédélique allemand très qualitatif.

Dans l’ossature de la Hamburg Mafia on retrouve par exemple Peter Hesslein (guitare), Dieter Horns (basse), Herbert Bornholt (batterie), Rainer Baumann (guitare), George Mavros, Peter Hecht ou encore Joachim Rietenbach (batterie). Une bonne partie du groupe était déjà présent dans l’excellent groupe beat The German Bonds. Par la suite ils jouent dans Lucifer’s Rising, Asterix, The Rattles ou le groupe de James Last !

L’équipe signe de nombreux excellents disques pour Europa, avec des pseudonymes comme Hell Preachers Inc, Electric Food, The Pink Mice ou encore Bokaj Retsiem (Frère Jacque inversé en allemand). En plus de la Hamburg Mafia, Europa fait aussi enregistré l’excellent groupe beat/psyché The Petards ou les futurs Wind sous le nom improbable de Corporal Gander’s Fire Dog ! Le label allemand édite aussi quelques raretés nord-américaines comme le fantastique The Animated Egg.

Les labels budget: un univers à redécouvrir

Chez les labels budget le pire côtoie le très bon. Quand on commence à chiner régulièrement, on apprend vite à éviter ces compilations sound-alike car souvent elles ne sont pas passionnantes. Voir le logo de MFP ou celui de Marble Arch ne promet pas toujours des lendemains heureux. Et pourtant ! Ici et là se nichent des merveilles absolues, des classiques ou des curiosités trop intéressantes pour être mises de côté. À vous désormais d’aller dénicher ces disques au fond d’un bac poussiéreux !

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