Depuis une quinzaine d’années, la Silicon Valley nous vend la promesse d’un monde fluide et sans anicroches. De nombreuses startups de la tech cherchent à réduire la friction pour notre confort. Elle a pourtant une fonction sociale intéressante, notamment en musique.
Avec ou sans friction ?
La friction est un point de contact entre nous et un bien ou service. C’est ce petit événement qui nous sépare de l’objet de notre attention, qu’il s’agisse d’un disque, d’un repas à emporter ou un livre. Ces frictions sont souvent des personnes intermédiaires (des middlemen en anglais) comme les disquaires ou une librairie.
Cette obsession de la suppression de la friction, née à la fin des années 2000 a gagné de nombreuses entreprises de la Silicon Valley. Elles n’ont eu de cesse de diminuer ces petits moments de flottement afin de rendre nos emplettes plus plaisantes. Il ne faut pas se poser trop de questions, l’UI guide les doigts directement reliés au cerveau. L’objectif de la suppression des frictions est alors double: fluidifier le geste d’achat et supprimer (ou réintégrer) la marge de certaines professions. L’entreprise tech gagne sur les deux tableaux: l’efficience pour le client et un meilleur rendement pour elle.
Dans la vie de tous les jours, les exemples ne manquent pas : Deliveroo, Uber, Airbnb, Amazon etc. Il s’agit par exemple de commander sur une application, plutôt qu’aller prendre à emporter en bas de chez soi. On va à l’essentiel et réduit la zone de contact humain, avec les autres, à sa portion congrüe. Uber aussi évite des frictions à sa manière, que ce soit en se soustrayant du salariat (auto-entreprise) ou des règles spécifiques s’appliquant aux taxis. La friction peut donc être vis-à-vis du consommateur mais aussi des obligations légales de l’entreprise.
Dans le cas qui nous intéresse : la musique a également ses chasseurs de frictions. La réussite de Spotify et du streaming tient dans cette promesse d’immédiateté. Plus la peine d’aller chez votre disquaire, pour écouter un album il suffit d’ouvrir l’application ! La découverte est elle aussi réintégré au même endroit grâce aux algorithmes. On tente ainsi de supprimer une autre friction: les recommandations de la presse musicale ou de son disquaire.
Un progrès ?
La disparition de la friction améliore certes la spontanéité et l’accessibilité, mais elle fait disparaître des professions d’intermédiation. La posture vacillante des disquaires, labels et presse musicale n’est pas fortuite: c’est une conséquence directe de ce principe directeur.
L’intermédiation se paie oui, mais elle apporte aussi un service. Dans la musique, nous rémunérons pour un tri plus efficace que si nous devions le faire nous-même. Les conseils du disquaire seront avisés, car il passe sa journée à écouter des disques et identifie les goûts de ses clients réguliers. La presse musicale a les moyens (ou avait !) de couvrir l’actualité avec un spectre plus large que le vôtre. Les labels reflètent les goûts et sensibilités de ceux qui les font : ils émettent d’excellent signaux dans un océan de bruits.
Humain après tout
Si nous sommes nombreux à reculer face aux frictions, à long terme, cette stratégie n’est pas saine pour autant. Les rapports humains, même les plus modestes, comme prendre un album chez un disquaire, contribuent à notre humanité et à nous relier les uns aux autres. Cela induit parfois du stress et de l’angoisse (j’en parlais ici d’ailleurs), mais il faut accepter ce léger inconfort. Au delà de la confrontation, dans ces frictions il y a aussi faire société.
Cette recherche de l’efficience trouve son fondement dans l’idéologie californienne. Elle consiste à atomiser les individus et à casser les ponts qui relient ces îles. Pourtant ces liens intangibles, ces frictions, apportent aussi de l’information, du sens, de la chair à l’existence. Plus qu’un grain de sable dans les rouages d’une machine, elles sont des grains de sel dans un plat. Posséder un vinyle est une satisfaction, mais le plaisir réside aussi dans le contexte frictionnel et l’expérience.
La réalité dépasse la friction
Tout n’est pas perdu pour autant. Le retour au vinyle, l’envie de slow technologies (comme les appareils monotâches) sont de nouveaux espoirs. Certes, le revival vinyle passe davantage à travers les sites des artistes que par les disquaires, mais il induit certainement une pratique plus sociable de la musique.
La question de la friction reste néanmoins centrale en 2026. À l’heure de l’IA générative, on se doit de s’interroger sur notre humanité. Cela passe aussi par prendre collectivement conscience des risques auxquels les entreprises de tech, avec notre consentement éclairé, nous expose de manière insidieuse. Dans la musique ou ailleurs, la praticité se fait parfois au détriment du lien social et de la richesse de l’expérience. Il ne faut pas bouder ces technologies, certaines sont excellentes, mais prendre conscience qu’elles peuvent prendre un caractère idéologique et avoir des conséquences sur nos modes de vie. Nous n’avons pas besoin d’adhérer pleinement au projet du capitalisme californien sans renoncer à ses innovations. D’autres futurs sont possibles (et souhaitables), il ne tient qu’à nous de les explorer. Dans ceux là, il y aura une petite place pour la friction qui nous rend si humain !







