OPINION: Ne pas aimer les Beatles

La polémique de x/twitter de la semaine: un compte cite les passages d’un certain Piero Scaruffi à propos des Beatles, ils sont plutôt gratinés et certainement injustes. Avec ce petit papier (2000 mots), je cherche simplement à rétablir une évidence. Ne pas aimer les Beatles c’est tout à fait OK mais n’essayez pas de justifier cela avec d’éventuelles raisons objectives.

Quelques éléments de contexte

Piero Scaruffi est un auteur italien très productif autour de la musique, né en 1955. Je pense que sa date de naissance a une influence notable sur ses goûts musicaux et son appréciation des Beatles: trop jeune pour s’être vraiment pris, de première main, le groupe britannique mais suffisamment proche pour en avoir bouffé à la pelle.

Sa page dédiée au groupe est en tout cas un concentré de mauvaise foi et d’opinion à la truelle sur l’un des plus grands groupes de pop du monde.

Quelques extraits.

D’une certaine manière, les Beatles sont emblématiques de l’état actuel de la critique rock : on accorde trop d’importance aux phénomènes commerciaux et pas assez au mérite des véritables musiciens. 

La musique « aryenne » des Beatles a effacé toute trace de musique noire du rock and roll. Elle a remplacé le rythme africain syncopé par une mélodie occidentale linéaire, et les attitudes vigoureuses des Noirs par des sourires d’enfants blancs.

Les musiciens contemporains n’ont jamais tenu de propos élogieux envers les Beatles, et à juste titre. Ils n’ont jamais compris pourquoi leurs chansons étaient plus appréciées que les leurs. Ils savaient que les Beatles avaient simplement eu la chance de devenir un phénomène folk (grâce à la « Beatlemania », qui n’avait rien à voir avec leurs qualités musicales). Ce phénomène a entretenu l’intérêt pour leurs (médiocres) tentatives musicales jusqu’à aujourd’hui. Rien d’autre ne leur accorde autant d’attention que, par exemple, les Kinks ou les Rolling Stones. La musique des Beatles n’avait rien d’intrinsèquement supérieur. Ray Davies des Kinks était certainement un bien meilleur compositeur que Lennon et McCartney. Les Stones étaient certainement des musiciens bien plus talentueux que les « Fab Four ». Et Pete Townshend était un compositeur bien plus accompli, capable de composer des opéras entiers comme « Tommy » et « Quadrophenia » ; sans parler des musiciens britanniques bien plus brillants qui leur ont succédé dans les décennies suivantes, ni des musiciens américains qui ont été les pionniers de ce que les Beatles n’ont fait que remanier pour le grand public.

Les Beatles ont vendu des millions de disques non pas parce qu’ils étaient les plus grands musiciens, mais simplement parce que leur musique était facile à vendre au grand public : elle ne comportait aucune complexité, aucune innovation technique, aucune profondeur créative. Ils ont composé des ritournelles accrocheuses de trois minutes et ils étaient photogéniques. Si personne n’avait inventé la « Beatlemania » en 1963, vous n’auriez pas perdu cinq minutes de votre temps à lire ces pages sur un groupe aussi insignifiant.

Critique objective ou subjective

Critiquer un groupe ou un disque peut se faire à travers différents plans. Le réquisitoire peut prendre deux directions distinctes selon moi: une tentative d’être objectif ou accepter et embrasser la subjectivité. Je n’ai aucun problème avec la seconde démarche: la subjectivité est au cœur de nos goûts musicaux. On peut chercher à rationnaliser ce que l’on aime (et on le fait tous plus ou moins) mais au fond, il y a quelque chose de très intime et personnelle à aimer ou ne pas aimer un disque. Ne pas aimer Dylan, les Beatles ou Can ne fait pas de vous un monstre insensible qui n’a rien compris, peut être juste que leur art ne fonctionne pas sur vous.

En revanche intéressons nous un peu plus à la critique se voulant objective. Certains pousseront jusqu’à dire qu’une telle chose n’existe pas en art. Je suis un peu plus partagé. Il peut y avoir une forme d’objectivité dans la subjectivité disons. Si l’on délimite bien un sujet il devient possible de comparer objectivement deux artistes sur le critère en question, cependant les tenants de la critique objective universelle ont généralement bien plus de prétentions.

Essayer de critiquer objectivement un disque ou un artiste nécessite de sérieusement affûter ses arguments, d’autant plus avec les Beatles, tant le groupe est populaire et aimé, même soixante ans après ! Beaucoup d’opposants au fab four font la même erreur: ils partent de leur conclusion (je n’aime pas les Beatles) et tentent, tant bien que mal, de trouver des critères objectifs qui rencontreraient leur propre subjectivité. D’une certaine manière cela s’apparente parfois à une forme de cherry picking.

Une critique de la critique de Scaruffi

La critique de Scaruffi est repartagée avec gourmandise par les anti-Beatles. Là où ces derniers voient une argumentation solide et neutre, je vois, à l’inverse, les écueils classiques et une lecture à charge de la musique des Beatles.

S’il y aurait matière à analyser l’ensemble de la page dédiée au groupe, reprenons les arguments avancés par l’auteur italien sur la base des extraits que j’ai cités précédemment:

  • la critique rock défend les Beatles à cause des chiffres au détriment du mérite musical pur;
  • les Beatles auraient effacé l’âme noire du rock;
  • les Beatles seraient de mauvais musiciens;
  • les Beatles seraient de mauvais compositeurs;
  • les Beatles n’auraient pas innové.

Les Beatles adorés de la critique car très populaires au niveau des ventes. L’un des arguments de l’Italien consiste à dire que la majorité de la critique rock prête des qualités particulières aux Beatles parce que ceux ci auraient rencontré un important succès populaire. C’est un argument souvent utilisé et toujours d’actualité. Dans les années 2010 puis 2020, le débat autour du poptimisme se cristallise aussi sur des arguments similaires. Ironiquement défendre les Beatles en 2026 s’apparente plus à du rockisme qu’à du poptimisme, mais en remettant dans le contexte des sixties on voit où l’auteur veut en venir. Pourtant le journalisme rock a défendu Forever Changes (Love), Odessey and Oracle (The Zombies) ou Big Star ardemment. À l’inverse, Dave Clark Five ou DDDBM&T sont souvent oubliés désormais de la critique musicale. Ces contre-exemples, dans les deux sens, démontrent l’inanité de l’argument.

Les Beatles auraient javélisé l’âme noire du rock. Je trouve cet argument particulièrement grotesque et hors sujet. Il y a déjà une forme latente de fétichisme dans ce commentaire. Comme dans la récente polémique autour de Bad Bunny au Super bowl, une partie des gens prosélytes essentialisent « positivement » l’autre. Il est évident que l’auteur fait cela ici: Scaruffi attribue certaines qualités à la musique noire et il considère que les Beatles trahissent cet héritage. Pourtant les Beatles ne doivent rien à personne, s’ils ont repris des tubes Motown ou Girls group au début de leur carrière, leur musique est multiple dans ses influences. Est-ce que l’auteur reprocherait de la même manière au folk britannique (Fairport Convention, Nick Drake), au rock progressif (Yes) ou au metal leur blancheur ?

Les Beatles seraient de mauvais musiciens. Dans un autre passage Scaruffi mentionne même tous les concurrents comme étant meilleurs que les Beatles. Le fab four ne sont certes pas des musiciens concertistes ou des jazzmen rompus à l’improvisation mais au fond ce n’est pas ce qu’on leur demande non plus. Les Beatles ont-ils une technique suffisante pour mettre en œuvre leur vision unique ? La réponse est évidemment oui. Pris individuellement les Beatles sont des musiciens d’un niveau honorable et conforme à ce qui est attendu d’une formation britannique sixties. Je ne les trouve pas moins bon que des Dave Davies ou des Keith Richards. Mieux: ils ont un son et savent travailler en harmonie au service de leurs sublimes compositions. Souvent Ringo Starr est moqué pour être le Beatles le plus incompétent. Pourtant son jeu très particulier, avec des placements de notes en triolets et un swing original participe pleinement à la singularité de la musique des Beatles. C’est simple, les Beatles ce sont les quatre musiciens ensemble qui le font. Mettre Keith Moon à la place de Ringo ne rendrait pas la musique des Beatles meilleure, au contraire.

Les Beatles seraient de mauvais compositeurs. L’Italien est dans la mauvaise foi la plus totale. D’abord comment peut-il apprécier et défendre des groupes se contentant d’explorer la grille pentatonique et en vouloir à ceux qui tentent d’en sortir avec leur sensibilité. Le talent de composition des Beatles est reconnu par les musiciens eux-même, on se souvient ainsi de la réaction de Brian Wilson en écoutant Revolver (1966) , lui qui répondra avec Pet Sounds (1966) ! Surtout, les Beatles, comme Stevie Wonder, composent de manière très intuitive et peu orthodoxe. Si vous observez de près les compositions du groupe anglais, vous vous rendez compte qu’ils font souvent des emprunts ou des modulations inattendues. On peut trouver de nombreuses analyses sur youtube de cela. Les Beatles sont loin d’être un groupe ordinaire. Ils font de la pop, qui coule bien, mais à la manière de Burt Bacharach et Hal David, celle-ci recèle de subtilités. Ils sont capables de s’inspirer de Bach pour écrire Penny Lane. il y a aussi cette idée géniale d’avoir joint deux morceaux différents dans la sublime a day in the life en écrivant un passage instrumentale, inspiré de Stockhausen et John Cage pour les lier. Il est ainsi paradoxal de reprocher aux Beatles ce qui fait leur force: la fluidité et l’élégance de leur musique. Elle semble facile à l’oreille extérieure mais révèle une vraie complexité une fois étudiée.

Les Beatles ont-ils innové ? Sur ce sujet , il est facile d’être factuel pour contredire cette grossière affirmation. Démarrons par du menu frottin: les opéras rock des Who. D’une part ces derniers ne sont pas les inventeurs du concept (on penchera plus pour Nirvana ou les Pretty Things), d’autre part, Tommy arrive en 1969, c’est à dire à la fin de la carrière des Beatles. Il est donc malhonnête d’en faire un grief contre les Beatles.

Les Beatles ont accompagné et souvent précédé l’usage du studio comme un instrument de musique. Ils sont parmi les premiers de leur génération à passer aux 4 pistes en 1963. En plus d’utiliser la technique de bounce pour avoir plus de pistes, ils sont aussi parmi les premiers à enregistrer en 8 pistes dès 1968. L’inventivité des Beatles en studio a largement été étudié, notamment à travers l’excellent En Studio avec les Beatles de Geoff Emerick. Les Beatles ont largement fait progresser la science du studio dans les sixties, que ce soit en incitant leurs collaborateurs à trouver des solutions techniques ou eux même directement. Parmi les exemples les plus évidents et reconnus: le placement des micros (close miking et multi miking), le varispeed ou l’ADT (le doublage des voix artificiel en modifiant la seconde piste).

Sur le plan des arrangements/instruments, les Beatles sont restés très attentifs et ont souvent été des pionniers. Ils introduisent la sitar dans la musique pop, sont parmi les premiers à intégrer du synthétiseur (un Moog en 1969) ou le mellotron (Strawberry Fields Forever), expérimentent très tôt avec le sampling et les techniques de découpages de sons (I am the Walrus). Sans ratisser toute leur discographie à la recherche d’exemples, comment ne pas considérer Tomorrow Never Knows comme un OVNI dans la production musicale de 1966. Que ce soit l’usage de bandes inversées, accélérée, le choix de la production, la durée du titre: tout concourt à faire de ce morceau un moment exceptionnelle et unique.

Ne pas s’interdire la critique

À travers ce texte je ne souhaite pas interdire la critique, y compris se voulant objective. Il s’agit plus d’interroger nos représentations, chercher à s’améliorer et aussi à affiner notre jugement. Pour moi l’opinion de Piero Scaruffi est largement dépendante du contexte. Il aimerait être objectif mais ne fait que reproduire des idées préconçues sur le sujet de sa hantise. Faire une critique d’obédience objective nécessite en effet un travail approfondi sur le sujet: il faut affûter sérieusement ses couteaux, ne pas laisser ses œillères et son humeur prendre le dessus. Perso je ne vous interdit pas de détester (subjectivement) les Beatles même si c’est dommage car c’est un groupe génial !

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