Les appareils spécialisés dans une seule tâche (monotâche) auraient-ils de nouveau le vent en poupe ? Pendant les dix dernières années, les téléphones mobiles sont devenus omniscients. Après avoir anéanti les baladeurs mp3, les appareils photos ou les caméras, ces derniers bénéficient d’un regain d’intérêt à la croisée de plusieurs tendances. Tentative de décryptage du phénomène.
Le contexte
À travers la réémergence de la monotâche et de l’appareil dédié, deux mouvements se recoupent: l’esthétique Y2K et l’appétence pour les appareils simples d’usage.
Depuis le début des années 2020, le revival Y2K bat son plein. Les Zoomers sont hypnotisés par les objets translucides (comme le iMac première génération) ou l’esthétique Frutiger Aero. Cette obsession touche aussi les appareils électroniques, en particulier l’iPod et l’iPod shuffle dont les couleurs vives et le look soigné interpellent. À l’heure de la sobriété actuelle, ces objets et interfaces tranchent radicalement. Le flat design semble avoir son temps, les gens ont envie de fantaisie, de retrouver des interfaces skeuomorphiques comme l’étaient WinAmp ou de nombreux plugins musicaux.
Le Y2K croise aussi une autre tendance de fond: l’envie d’objets dumb notamment les dumb phones. Ce besoin de retourner à des objets plus bêtes (en apparence) répond à diverses observations. De nombreuses personnes souhaitent ne plus être liés à un écosystème d’appareils trop pesant comme peut l’être Apple. La présence de l’IA, parfois très intrusive, inquiète aussi. Il y a aussi le désir d’avoir des objets qui répondent bien à une monotâche plutôt qu’en faire beaucoup mal.

Des signes faibles de plus en plus forts
Ce retour de l’appareil dédié, monotâche s’observent à différents niveaux.
Dans la photographie, le succès massif du Kodak Charmera depuis septembre 2025 ne se dément pas. Il est très régulièrement en rupture de stock et le prix en seconde main dépasse parfois celui du neuf ! Sur le papier cet appareil très lo-fi est un retour en arrière (qualité de l’objectif) par rapport à n’importe quel smartphone récent. Certes, le côté pochette surprise (comme les labubus) titille le FOMO mais cela n’explique pas tout. Comment un objet dédié moins performant qu’un téléphone (que tout le monde a) trouve aussi bien son public ?
Dans la seconde main, les habitués ont aussi constaté de sérieux changements. Les iPod remis en état se vendent bien et vite, avec une augmentation de 20-50% des ventes en 2025. Il en est de même les caméras numériques de bonne qualité (Sony, Panasonic etc.) aussi. Ce qui était honnis hier devient à nouveau désirable. Récemment, Instagram a ainsi lancé un filtre (IA) pour retrouver l’aspect des photos prises en numérique avec des flashs (lien), le succès a été massif immédiatement ! De nombreuses personnes cherchent ainsi à reproduire le grain à travers les appareils d’époque.
La production de musique électronique offre un autre exemple intéressant. Depuis une quinzaine d’années nous avons eu la résurgence des synthétiseurs analogiques et l’émergence d’un mouvement informel du DAWLESS (lien). L’approche machine, sans ordinateur au centre de la configuration, a le vent en poupe. Elle a été très aidée par l’arrivée de synthétiseurs dédiés comme la Monotribe (2011, Korg), les Volca (2013, Korg) ou le Minibrute (2012, Arturia). Cette philosophie monotâche et sans distraction se retrouve beaucoup dans une maxime connue des synthétiseurs: un bouton, une fonction.

Un bouton: une fonction
L’intérêt pour les DAP (Digital Audio Player), le Kodak Charmera, les synthétiseurs analogiques ou les camescopes numériques ne peut se réduire qu’à une question de recherche de qualité. Certes, il y a une évidente dimension esthétique derrière mais, à mon avis, le principal attrait de ces objets passe par l’immersion qu’ils proposent.
L’économie de l’attention a supplanté celle de la rareté. Nous sommes en permanence interrompus par un flux de notifications. À la racine de tout cela il y a nos smartphones, logés dans nos poches. Ils sont devenus des ordinateurs portables puissants, véritables couteaux suisses de la vie quotidienne. Appareil photo, caméra, baladeur, carte, guide, parfois téléphone: les smartphones font désormais tout. Cette omniscience a un double coût pour l’utilisateur: une interface de plus en plus complexe et une difficulté à s’immerger pleinement dans ce qu’il permet de faire.
Ces distractions permanentes donnent parfois l’impression de ne plus réellement faire les choses. En n’étant pas complètement focaliser sur une unique tâche, nous nous perdons en chemin. À l’inverse, un appareil monotâche (single purpose) permet de redonner du sens à l’action que nous faisons. Prendre des photographies avec un appareil dédié ressuscite l’envie. Il en est de même avec un baladeur MP3 (DAP) où la musique retrouve notre attention. Il devient alors plus facile de se perdre dedans, plutôt qu’en faire un simple bruit de fond de nos activités quotidiennes.
La philosophie un bouton = une fonction est une autre force des appareils dédiés. Tout tombe plus facilement sous les doigts, amenant de la spontanéité au geste. Dans le cadre du Charmera ou d’un DAP (comme le Snowsky Echo de FiiO que je possède), je vois aussi un autre intérêt: il est plus facile de transférer des fichiers à travers eux que mon téléphone ! La philosophie monotâche des appareils dédiés a en effet un autre avantage: diminuer notre dépendance à un écosystème dédié. Mon iPhone m’empêche de transférer mes photos sur mon ordinateur (Windows) à travers un câble quand je peux le faire, en cinq minutes, en drag & drop, avec le Charmera ou un baladeur MP3 (celui de FiiO ou le Sony que j’ai aussi).

La monotâche, une tendance de fond
De plus fatigué et oppressé par les notifications et toutes les sollicitations, revenir à des appareils plus simples, dédiées à une chose a quelque chose de grisant. Cela redonne du sens à des pratiques. Cela rend le moment un peu spécial et différent. Tout cela, à mon avis, contribue à mettre un peu de magie dans le quotidien.
Le retour en grâce de l’iPod, des camescopes numériques, le succès du Charmera ou l’intérêt autour des DAP: tout cela va au delà du facteur nostalgique. S’il y a ce côté mignon et charmant du Y2K et l’apparence d’une période plus heureuse et simple, l’idée va au delà. Avoir un objet dédié, monotâche, c’est aussi savoir prendre un peu plus son temps et focaliser son énergie pour que le moment compte. À l’époque actuelle, tout cela a, selon moi, énormément de valeur.








