Chaque semaine a son débat sur Twitter/X, en ce début juin, les utilisateurs du réseau social se sont particulièrement animés autour de l’interdiction des smartphones demandée par Phoebe Bridgers, pour sa prochaine tournée. En effet, pour que les spectateurs se focalisent sur l’expérience et la musique, l’Américaine a fait appel à la société Yondr. Celle-ci a développé une pochette magnétique afin d’éviter les tentations de sortir son téléphone. Fini les coups d’œil en cachette pour répondre à un whatsapp ou avoir le doigt sur la gâchette pour photographier à foison le concert ! Les débats révèlent une fracture plus large : celle entre deux modes d’existence, l’un ancré dans la vie analogique, l’autre dans la numérique.
Vie analogique, vie numérique
L’émergence du terme vie analogique répond à un autre concept: celui de vie numérique. L’un décrit le mode de vie que nous avions avant internet et surtout les smartphones, l’autre celui qui s’est développé depuis le début des années 2000, avec une accélération prodigieuse ces quinze dernières années.
Dans le langage de tous les jours, l’analogique fait souvent référence aux anciennes méthodes d’enregistrements des studios, aux synthétiseurs soustractifs (souvent qualifié d’analo) ou à la photographie argentique. À l’inverse le numérique (terme plus juste que digital en français), définit des usages transcrits en binaire. La vie analogique devient numérique en étant filtré à travers un code.
Pour la vie analogique nous pensons immédiatement à certaines expériences comme les concerts, aller au restaurant, voir un film au cinéma ou même écouter un vinyle. Ironiquement les vinyles contemporains sont rarement analogiques ! Pour la vie numérique, les réseaux sociaux ou le streaming viennent tout de suite en tête.
Ainsi, ces vingt cinq dernières années nous nous sommes construits, deux vies, une analogique et une numérique. Celles-ci ne sont pas forcément distinctes. Parfois elles se ressemblent. Pas toujours : la vie numérique idéalise et optimise la vie analogique. Ne vous y méprenez pas: elles sont toutes les deux réelles. Il ne s’agit pas d’en rejeter une pour défendre l’autre.
L’accumulation matérielle
Souvent les boomers sont moqués pour leur besoin d’accumuler des objets et remplir tout l’espace disponibles dans leurs maisons. Je serai moi même mal placé pour critiquer: je suis un collectionneur de vinyles patenté !
Pourtant, ces dernières années, nous avons vu une petite musique devenir de plus en plus étourdissante: la magie de l’expérience. Des souvenirs, du sens, plutôt qu’une accumulation de bazar ésotérique comme le ferait une pie avec des objets brillants. Sur le papier, je comprends le discours, mais dans les faits, cette nouvelle philosophie est aussi devenue sa propre prison.
La démarche de Phoebe Bridgers a en effet relevé une nouvelle forme d’accumulation: les photos et vidéos prises avec son téléphone pendant un concert. Si certains arguments contre l’interdiction des smartphones sont raisonnables (raisons médicales), beaucoup de fans n’envisagent tout simplement pas de se passer du téléphone, comme s’il s’agissait d’une extension indispensable de leur être. Il ne s’agit alors plus de vivre l’expérience de première main mais à travers l’écran d’un appareil. L’évènement n’existe alors que parce qu’il y en a une trace numérique.
Cette accumulation numérique n’est pas nouvelle. Quand les P2P ont déréglé le marché de la musique, il y avait déjà des accumulateurs. Des gens remplissaient des disques durs complets d’albums en MP3, une sorte de collection virtuelle. En soi, de nombreuses personnes ont ainsi remplacer une accumulation de l’espace analogique par celle dans l’espace numérique ! Cela interroge en tout cas sur l’importance de cette expérience pure si elle a besoin d’être autant documentée ?
Notre avatar numérique
Avant nous cherchions la validation à travers nos amis et les gens que nous connaissions. Désormais cette assertion passe par les méandres de la toile. Bienvenue dans le village global ! Tout le monde a besoin de se sentir aimer (comme accumuler), c’est une sensation légitime de la nature humaine.
Il n’empêche, la vie numérique n’est pas toujours ce reflet fidèle de la vie analogique. Nous cherchons de plus en plus à quantifier l’analogique pour lui donner une existence mais parfois cela va plus loin. Des gens en payent d’autres pour faire de meilleurs performances Strava (l’Equipe). Il ne s’agit plus d’incarner le réel mais de l’améliorer.
Au fond, la question se pose aussi pour les concerts. Si nous ne les documentons pas, ont-ils réellement existé ? Il y a pourtant de la poésie dans la nature éphémère de ces aventures. Parfois même les souvenirs sont plus beaux que la réalité elle même car les sentiments se mêlent au récit factuel.
Avoir l’œil sur l’IA
Vous le savez ma position sur l’IA, qu’elle soit générative ou non, est assez nuancée. En revanche, l’agencement entre IA et vie numérique soulève des questions. Plus nous documentons numériquement notre existence et participons de notre plein gré à sa quantification, plus l’IA aura des données précises sur nous.
L’IA est bien sûr avant tout un outil, mais très puissant ! Nous ne sommes jamais à l’abris que les données collectées dans notre vie numérique soient mal utilisées. Il ne s’agit pas d’être paranoïaque mais au moins d’avoir cette notion en tête pour lâcher nos meilleures stats sur Strava ou des photos du dernier concert de Levitation Room sur les réseaux sociaux.
Pas une opposition
La vie numérique n’est pas en opposition à son homologue analogique. Elle est aussi une continuité. Il faut cependant prendre conscience de la possibilité d’une vie de substitution. La levée de boucliers sur l’interdiction des portables interrogent au-delà de ce seul événement. Est-on encore capable d’apprécier les expériences dans leur formes les plus sincères et brutes ? Continuons d’apprécier l’instant présent et sachons parfois laisser nos téléphones dans nos poches ! Par ailleurs soyons aussi tolérants avec nous même quand nous accumulons ou cherchons un peu de validation: c’est ça être un humain !







