OPINION: L’IA est parmi nous

J’écris régulièrement sur l’IA depuis les débuts de ce site internet. En novembre 2023, je testais par exemple ChatGPT (lien). Mon opinion a doucement évolué depuis trois ans (Grande Méchante IA et IA générative plus qu’un perroquet). Les Intelligences Artificielles ont largement progressé dans ce laps de temps ! Je suis toujours sceptique sur l’usage artistique comme je l’étais en janvier 2025, (IA pour Inarrêtable Apathie, lien) et plus que jamais je crois que la solution, dans ce domaine, viendra de la revalorisation du geste humain.

Dans le domaine de l’IA, l’actualité est toujours aussi bouillonnante ! Trois sujets m’ont particulièrement fait réfléchir cet été, je les trouve cohérents avec mes réflexions précédentes, en particulier quand il s’agit de création artistique. Voici donc mes dernières réflexions, interrogations autour de l’IA à travers trois points chauds récents (cet été et la rentrée 2026).

IA et science

Entre le 19 juillet 2026 et le 8 septembre 2026, deux problèmes majeurs des mathématiques ont été résolus grâce à une IA. D’abord, le mathématicien Levent Alpöge a trouvé une solution à la conjecture jacobienne. Il a réfuté celle-ci grâce à un contre-exemple. Employé d’Anthropic (Claude), Alpöge a transformé une intuition en une résolution en l’espace d’une soirée.

Le 8 septembre 2026, OpenAI répliquait et annonçait avoir démontré l’existence et la lissité des équations de Navier-Stokes (article du Monde). Pendant dix jours avec de nombreux agents IA et scientifiques, OpenAI a forcé pour trouver la solution. Une polémique s’en est suivie: des mathématiciens travaillaient eux-mêmes sur la solution et avaient fait de belles avancées. En effet, Tristan Buckmaster s’approchait des équations d’Euler, ce qui l’aurait conduit certainement à une solution pour les équations de Navier-Stokes. OpenAI aurait eu vent de ces travaux et donc mis des agents au travail pour trouver la solution en premier. Ces derniers avaient, potentiellement, accès aux travaux de Buckmaster, stockés dans un cloud lié à l’entreprise.

Le monde des mathématiques est en tout cas chamboulé par ces découvertes. 25 médaillés Fields (la plus prestigieuse distinction des mathématiques) ont pris position contre l’usage de l’IA non encadrée dans leur discipline, à travers une lettre ouverte publiée le 11 septembre 2026 (Le Monde). À cet effet ils ont rappelé l’importance de l’intuition et de l’explication, à l’inverse de la force brute appliquée au problème par OpenAI dans sa résolution. Je n’ai pas forcément d’opinion définitive sur le sujet. En revanche comme tout le monde j’ai trouvé très inquiétant qu’une entreprise privée puisse espionner (même inconsciemment) le contenu qui lui était confié et l’utiliser pour sa propre gloire, de surcroît en menaçant les mathématiciens à l’origine de l’intuition. Cela pose des questions très sérieuses de paternité et droits d’auteurs. Il faudra impérativement trancher juridiquement là dessus, le plus vite possible.

60 millions de graphistes

Un sujet plus léger ! Mon fil Instagram était envahi de graphistes confrontés à l’IA dans leurs lieux de villégiatures. Après le Comic Sans MS, le WordArt ou Canva, les graphistes ont un nouveau cheval de bataille: l’IA. Il y a une certaine ironie à voir les détracteurs d’hier de ces logiciels en devenir des fervents supporteurs. Chez moi ça passe pas complètement. Les millennials se souviennent des tumblr se moquant des visuels de fêtes de villages comme 60 millions de graphistes. C’était marrant à l’époque mais cela ne cachait-il pas quelque chose de moins pur dans les intentions?

Je suis en effet un peu partagé sur la croisade des graphistes. Certains arguments légitimes (les droits d’auteur, la paternité) se mêlent à d’autres qui n’ont pas prise sur moi (l’eau utilisé en particulier). Comme les graphistes, je trouve les affiches IA moches et souvent repoussantes. Maintenant, il y a quand même un monde entre l’affiche fonctionnelle et celle devant éclairer la direction artistique d’un lieu. En quoi utiliser l’IA pour annoncer une brocante ou les inscriptions à un club de foot est un problème qu’il faut absolument dénoncer et combattre ? C’est inaudible pour moi, mais aussi le grand public. Les graphistes insistent sur l’utilisation de Canva par exemple (en lieu et place de l’IA), je savoure l’ironie quand on voit à quel point cet outil était décrié, quelques années en arrière.

Un graphisme humain a toujours une carte à jouer, en particulier pour les entreprises qui cherchent à se distinguer et à contrôler le message. Il faut insister là dessus. Je pense que la meilleure stratégie consiste à remettre le clocher au milieu du village: rappeler la plus-value commerciale et marketing d’une affiche ou d’un logo réussis. Bref revenir aux fondamentaux: des affiches lisibles, élégantes, singulières et cohérentes.

Le phénomène littéraire de la rentrée

Lundi 21 septembre 2026, le compte Twitter/X Balance ton Claude a lancé une belle boule puante à la tronche du milieu de l’édition française. Selon lui, le livre C’était ça ou Mourir de Thélyson Orélien a été généré avec l’aide d’une Intelligence Artificielle. Il a passé plusieurs extraits du roman dans Pangram (un logiciel de détection d’IA) et le résultat a systématiquement été de 100%. Cela ne prouve pas définitivement l’usage de l’IA mais il y a sérieux soupçons à avoir ! Le même jour, le livre recevait le prestigieux prix FNAC. Il est en liste pour le prix Goncourt également.

Les faux positifs existent, mais il ne faut pas leur accorder une importance démesurée. Les LLM écrivent de manière prédictible et aiment le confort de certains rythmes, structures. Typiquement, le ternaire est un tic récurrent des IA textuelles. J’ai vu passé un argumentaire ridicule, de l’ordre du sophisme, sur le fait qu’un texte « créole » (l’auteur est d’origine haïtienne) avait plus de chance de se faire flaguer qu’un texte métropolitain. En réalité, c’est l’inverse. Les LLM ont été nourries avec des textes scientifiques ou journalistiques. Ils aiment donc au contraire une écriture régulière, plate et neutre. Un auteur « créole » aurait donc bien plus de chance de ne pas se faire accrocher part le détecteur. L’usage d’expressions singulières et inattendues, des tournures inhabituelles éloigneront les soupçons d’usage d’une IA.

Comme avec la présence de Bad Bunny au Super Bowl, le sujet devient encore une fois le terrain à une bataille idéologique. C’est un mauvais calcul. La seule question intéressante: est-ce que l’auteur a effectivement utilisé l’IA massivement ? IA ou pas, les extraits qui tournent sur le net ne sont pas en faveur de l’auteur et encore moins des critiques élogieuses. On retrouve, par exemple, ces fameuse structures ternaires. Ultra clichées, elles donnent envie d’arrêter de lire immédiatement un texte. Elles ne sont peut-être pas écrites par une IA, elles n’en sont pas moins lassantes. Il y a là un vrai sujet autour des médias, de leurs rôles de prescriptions. Est-ce que les journalistes lisent vraiment ce qu’ils recommandent ? Que ce soit un livre ou un disque: faites votre boulot et lisez/écoutez les œuvres !

Cette polémique résonne étrangement avec un de mes articles récents autour du poptimisme. Tout cela pointe vers un retour, au moins partiel, à une critique esthétique des œuvres d’art. Au delà de la biographie, du fond, la singularité de la prose est aussi un critère légitime. Paradoxalement, dans le cas d’Orélien, un texte brut mais humain n’aurait indéniablement pas déclenché le détecteur de Pangram. Je rejoins là les graphistes: une expression personnelle, de soi, est toujours plus souhaitable que confier cela complètement (ou largement) à une machine. Cela dit, l’IA a aussi des qualités réelles et oui vous pouvez vous faire relire par elle ou même un peu corrigé. L’essentiel c’est que la production finale reste la vôtre et porte votre sensibilité et vécu.

Continuer de créer

Que vous soyez graphiste, mathématicien, auteur ou musicien : ne renoncez pas face à l’IA. Restez humains, singuliers, attentifs à vos fils rouges et à votre prosodie. Tout cela a encore de la valeur. Peut-être est-elle un peu plus difficile à faire reconnaître, mais elle n’a sans doute jamais eu autant d’importance.

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