La question du poptimisme est régulièrement mis en avant, depuis une demi-douzaine d’années, ici (la victoire des brutes) ou chez Section 26. Emancipateur, l’élan libérateur est devenu à son tour une orthodoxie. Le poptimisme a désormais gagné la bataille culturelle : elle donne le ton de la presse culturelle. Il est, peut-être, temps de passer à l’après, sans renier ses apports très intéressants.
Une déconstruction bienvenue
En 2004, quand l’auteur Kelefa Sanneh écrit The Rap Against Rockism, le poptimisme est alors une bouffée d’air frais dans un univers de la critique musicale très hiérarchisée. Le rockisme dénoncé par Sanneh et d’autres se prend trop au sérieux : il distribue les bons points, souvent aux mêmes (les hommes blancs). De nombreux genres musicaux, en particulier afro-américains (disco, soul, funk, hip hop, R&B etc.) ont été traités avec dédain, pendant des décennies. Il y a eu ainsi quelque chose de très libérateur dans le poptimisme, une remise en cause des certitudes, des hiérarchies inamovibles.
De la diversité il y en a plus désormais, le poptimisme a favorisé des profils plus variés pour écrire sur la culture et notamment la musique. La critique culturelle n’est plus la chasse gardée de quelques-uns. Certains genres musicaux contemporains comme le rap ont eu le droit d’être traité avec les mêmes égards par la presse culturelle grand public. Autre apport majeur: le poptimisme nous a collectivement incité à plus nuancé, mieux pesé nos mots. Il a renouvelé nos regards sur la pratique, conduit à être plus précis et fin.
Poptimisme et French Theory ?
Les concepts philosophiques de la French Theory ont irrigué le discours poptimiste. Cette capillarité a eu lieu à travers le bain culturel de l’université, pour de nombreux journalistes anglo-saxons. Le poptimisme s’inspire, inconsciemment, de certains concepts théoriques, hérités des philosophes poststructuralistes français. Foucault, Baudrillard ou Lyotard sont ainsi souvent regroupés sous l’appellation French Theory aux Etats Unis dans les départements de Cultural Studies. Si le poptimisme ne revendique pas directement cet héritage, il existe de nombreux points communs. Comme les auteurs poststructuralistes, le poptimisme ne fait pas de distinction entre la culture populaire et la légitime. Le refus de grands récits est une autre caractéristique réciproque.
Le temps long, le grand absent
L’obsession pour le présent se manifeste à travers le recours systématique aux chiffres et l’appétence pour évoquer les phénomènes TikTok. Ce phénomène a une double origine. D’une part, la course aux clics ou le streaming incite les médias culturels à une hyper immédiateté. De l’autre, le poptimisme a un tropisme pour le présent : un refus inconscient de l’historicité. Celle-ci est perçue comme une forme de hiérarchisation de la culture telle que dénoncée par les poststructuralistes.
Nous éprouvons ainsi désormais des difficultés à échapper à la réaction immédiate. Celle-ci peut être nourrie de chiffres et s’appuyer sur une sorte de vérité factuelle, quand l’analyse au regard du passé nécessite de choisir des angles et donc de valoriser la subjectivité.
La méfiance du jugement
Le poptimisme refuse, en effet la hiérarchisation classique des œuvres à travers un jugement de valeur. On peut tout à fait entendre qu’objectivement, cela soit difficile voire impossible d’organiser des œuvres culturelles. En revanche, il reste tout à fait envisageable de le faire en acceptant que l’exercice ne soit pas neutre. En embrassant la subjectivité, on ne prétend penser qu’une forme artistique est meilleure qu’une autre. On se place dans une autre graduation.
Cette subjectivité effraie désormais certains journalistes culturels. Donner son avis subjectif est devenu éprouvant. L’attrait du poptimisme pour la personnalité (et sa moralité) rend la distinction vis à vis de l’œuvre moins opérante. De ce fait, juger une œuvre est perçu comme juger indirectement quelqu’un. Si la personne est sympa, a la bonne attitude, on a du mal à critiquer négativement son album.
La difficulté d’une critique esthétique poptimiste
On ne peut ainsi que constater un glissement de la critique culturelle de l’esthétique vers une analyse sociologique et politique. Il ne s’agit plus de savoir si un disque est bon et intéressant, mais si le propos correspond aux normes.
Kanye West offre un exemple pratique passionnant. D’abord ignoré par la presse culturelle (Pitchfork, Les Inrocks), il devient le sujet de nombreuses exégèses lyriques des mêmes (2010-2016). Désormais (depuis 2018) il est persona non grata, suite à quelques déclarations scandaleuses. Le schéma se dessine clairement: ignoré pendant la période rockiste, révéré ensuite avant d’être sêchement banni.
Géniale hier, infréquentable aujourd’hui. La perception de son corpus a radicalement changé en 20 ans parce que la critique esthétique se retrouve subordonnée à des critères dans le champ politique et moral.
Une critique esthétique pourtant nécessaire
La critique esthétique a été rendue difficile par le poptimisme mais aussi le streaming. En plus de la difficulté d’émettre un jugement même subjectif, la critique esthétique se heurte en effet à une autre incompréhension : on n’a plus besoin d’acheter les albums, on peut juste les écouter presque gratuitement sur Spotify et consort.
L’une comme l’autre, ces opinions me semblent être démenties par la réalité. Il y a plus que jamais besoin d’une forme de tri ou de mise en valeur (ce qui est la même chose). L’IA générative rend plus que jamais ses lettres de noblesse au geste humain. Il faut que des personnes fassent le sale boulot de fouiller dans la quantité astronomique de musique qui sort.
Par ailleurs, le tropisme pour la musique mainstream du poptimisme rend encore plus underground l’underground. Il faut certainement des gens pour avoir les tripes de défendre les underdogs et leur donner la possibilité de toucher d’avantage de gens.
Ne pas complètement renoncer au poptimisme
Le poptimisme a indéniablement eu un effet très bénéfique sur le journalisme culturel. La profession était trop en décalage avec les attentes du public et la société, c’est certain. La discussion et réflexion sur les sujets traités ou la manière de le faire sont très saines. Il ne faut pas abandonner ce nouvel automatisme.
Pour autant, le poptimisme est devenu, comme le rockisme précédemment, une nouvelle orthodoxie. En tant que telle, elle a ses règles implicites et supporte difficilement l’originalité et la singularité. De ce fait, il ne faut pas renoncer à l’idée directrice, mais accepter à nouveau de faire place à des jugements de valeurs, sous un angle subjectif et se remettre à défendre ceux qui en ont le plus besoin plutôt que les plus forts.







