OPINION: Collectionner n’est pas un bon investissement (et c’est tant mieux)

En me baladant sur X/Twitter, je trouve régulièrement des idées de sujets à explorer ici. Après un quart de siècle (25 ans) à collectionner les disques vinyles, je peux ainsi affirmer sans sourciller: ce n’est pas un bon investissement et tant mieux au fond !

En 2026, le vinyle a beaucoup d’atouts.

En 2025, on a observé une très belle croissance du marché du vinyle à travers le monde: plus de 9% aux Etats-Unis et presque 15% en France. De l’autre côté de l’Atlantique, le marché a dépassé le milliard de dollars, pour la première fois depuis 1983 ! Comment ne pas être grisé par des chiffres aussi flatteurs ? L’augmentation du prix des disques (les vinyles sont trop chers) est au moins une des raisons de ces belles progressions de CA mais pas la seule. Néanmoins les prix du neuf continuent de progresser, +24% entre 2020 et 2025 selon Discogs par exemple. Si tout le monde pensait qu’après la fièvre hipster des millennials le support allait prendre un coup dans l’aile, le contraire s’est passé. La Gen Z a, à son tour, embrassé le vinyle et s’est mise à collectionner (même sans avoir de platine !). Aujourd’hui la galette noire (ou de couleur) traverse les générations, des boomers jusqu’aux zoomers !

Ce succès n’est pas qu’une question de chance. Le vinyle est un support avec des qualités intrinsèques fortes, très distinctives du streaming. Ainsi, les 33 tours offrent l’expérience la plus sensible et sont, en ce sens, la réponse aux antipodes de la dématérialisation et autre Spotify. Même s’il a failli disparaître, le vinyle a toujours eu un petit public fidèle, qui a énormément grandi ces dernières années.

Des prix qui augmentent… parfois

Certains usagers de Discogs ont pu constater une augmentation de la valeur moyenne de leur collection. Dans les faits, certains classiques qui s’échangeaient à 5-10€ comme Fleetwood Mac, Supertramp ou Michael Jackson, partent désormais facilement à 15-20€. Les nouveautés n’échappent pas au gonflement des prix. Les versions spéciales d’artistes comme Taylor Swift ou Kendrick Lamar peuvent monter très forts.

Il est alors tentant d’en conclure que collectionner est un bon investissement. Il faut vraiment mettre en garde contre cette analyse quelque peu simpliste. Je vous déconseille fortement d’avoir dans l’idée de faire un bénéfice en revendant votre collection de vinyles et j’ai de nombreuses raisons d’affirmer cela. Il faut avant tout collectionner et acheter pour se faire plaisir, alimenter sa passion, étoffer sa discothèque.

Le mirage de la valeur moyenne Discogs

Il est étourdissant d’aller consulter sa collection Discogs et voir l’estimation moyenne avoir progressé. On peut vite prendre un raccourci: pourquoi pas placer mon argent là dedans plutôt que dans une banale assurance vie ?

Cette valeur moyenne Discogs a d’autres conséquences très directes pour nous autres. Elle peut induire un FOMO (Fear of Missing Out) irrésistible. Il est tentant d’acheter un vinyle trop cher en se disant que de toute façon il sera encore plus cher dans quelques mois. C’est possible, mais l’inverse l’est tout autant.

Mon prof de statistique à la fac répétait souvent: avec la tête dans le four et les pieds dans le réfrigérateur, on se sent bien en moyenne. Un prix moyen Discogs peut cacher des réalités très diverses. L’état et certains détails peuvent faire monter/descendre le prix d’un vinyle. Typiquement, un album NM se vendra beaucoup plus cher qu’un modeste VG. Est-ce que le vinyle est signé par l’artiste ? Est-ce que tous les inserts sont présents ? Avez-vous la sérigraphie qui accompagnait les 50 premières commandes sur le site de l’artiste ? Voici un exemple très concret: cette compilation de Jay Reatard se vend autour de 20€ mais a eu une pointe à 250€ car elle était signée par le regretté musicien. Ici cela n’influence pas franchement le prix, mais sur un disque qui se serait moins vendu cela peut vite faire une sacrée différence !

Acheter au son du canon et vendre au son du clairon

Cette expression bien connue des boursicoteurs vaut tout autant pour les achats de vinyles. Collectionner les disques est un hobby génial mais il obéit aux mêmes règles que les autres marchés de biens. La valeur se fixe en effet quand l’offre et la demande se rencontrent.

La suite est logique: on paie cher un disque quand tout le monde le veut et moins quand il n’est plus à la mode. Comme d’autres collections, le vinyle est alors susceptible de connaître des fluctuations, parfois à la hausse mais aussi à la baisse.

Il faut alors se poser la question: pensez-vous battre le marché ? Avez-vous le sang assez froid et l’œil suffisamment exercé pour capter les tendances avant qu’elles ne surviennent ? Pour ma part je pratique depuis 25 ans et humblement je ne pense pas être capable de savoir de quoi demain sera fait. Si j’avais anticipé le revival vinyle d’il y a une dizaine d’années (mon sujet de mémoire portait là dessus vers 2004/2005 !), son succès actuel, malgré les prix très élevés, m’étonne toujours un peu.

De nombreux contre-exemples historiques

Collectionner les vinyles n’échappera pas aux éventuels retours de flamme. Il y aura des disques qui demain ne vaudront peut-être plus les sommes que vous payez en ce moment pour les avoir. L’histoire récente ne manque d’ailleurs pas d’exemples parfois truculents.

En 1995, les Beanie Babies deviennent un jouet recherché par les collectionneurs. Pendant quelques années c’est une véritable folie qui s’empare des foyers américains ! Si vous suivez les émissions style Pawn Shop ou The Goldin Touch vous savez que désormais les prix sont proches de zéro !

Le cas des peluches est loin d’être isolé. Souvenez vous de Justin Bieber qui a payé un NFT Bored Ape, 1,3 million de dollars. Celui-ci vaut désormais seulement 12 000 (source) ! On peut aussi citer les Funko Pop: la société a perdu jusqu’à 20% de CA sur certains trimestres, en 2025 à cause de la surproduction. La mode se tasse. Encore plus proche de nous : les Labubu. Ai-je besoin d’en dire plus ?

Ne pensez pas que le marché vinyle soit vraiment plus sérieux que celui des jouets. Toutes les collections sont susceptibles de connaître un pareil destin. À titre d’illustration supplémentaire, le marché des comics est plutôt déflationniste en 2025 aux Etats-Unis (source). Les sneakers ou les cartes Pokémon modernes souffrent aussi depuis la fin de l’euphorie COVID.

Revendre une collection n’est pas si simple

En plus de présenter un coût d’usage (place dans l’appartement, entretien avec des pochettes/meubles), une collection n’est pas simple à revendre au prix actuel.

Si la valeur Discogs a une certaine réalité, revendre à ce prix là est une illusion. Si vous vendez les disques un par un sur le net, oui il est possible de les écouler au juste prix mais avec d’importants coûts cachés. Il vous faudra faire une évaluation rigoureuse de l’état et gérer des litiges avec les acheteurs. Avez-vous le temps et l’envie de vous fader des gens casse-pieds ? Dans quelle mesure avez vous besoin de l’argent immobilisé dans votre collection (la liquidité) ? Il y aura les commissions des sites de vente, les emballages, les frais de port et ainsi de suite.

Reste alors le professionnel, honnêtement la solution la plus simple et rapide. Celle-ci a logiquement un coût. Le professionnel vous reprendra probablement votre collection autour de 40 % de sa valeur. Cela peut sembler peu, mais c’est déjà beaucoup pour gérer tout ce qui va autour (stocker les disques, les trier, leur mettre un prix individuel etc.).

Un mauvais Side Hustle

Le side hustle est une tendance de fond de l’époque. Dans l’esprit d’optimisation permanent et du quantified self il est tentant de faire de sa passion pour le vinyle une source de revenu. Pourtant l’achat/vente est moins simple qu’il n’y paraît.

L’activité est très chronophage (encore plus que collectionner !) et nécessite des investissements bien plus importants que pour les fringues. Pour vendre correctement, il faut bien acheter, donc des collections à bon prix. Cela nécessite une somme de départ importante et la capacité de l’immobiliser et stocker les disques.

Il est bien sûr possible de revendre des disques plus chers que le montant payé. C’est super pour se payer un resto ou réinvestir dans sa collection mais il ne faut pas pour autant espérer en tirer un complément de revenu substantiel et régulier, à moins d’y consacrer énormément de temps. La plupart des flippers de vinyles n’arrivent d’ailleurs pas à en vivre.

Collectionner doit rester un plaisir

Au fond, on vit beaucoup mieux sa passion si on sépare le plaisir de la valeur. Certes il est très excitant de posséder une pièce rare et chère, mais l’important reste surtout le contenu. Est-ce que la musique dessus me plaît et me parle ?

Ne pas tenir compte du prix de sa collection peut permettre aussi de se dégager de l’obligation de faire des affaires (le bon coup) au risque d’être enivré par le FOMO et l’air du moment. Peut-être qu’il y a d’ailleurs aussi du plaisir à trouver dans des petites références ! Il y a énormément de 33 tours excellents à moins de dix euros ou de maxis à des prix très accessibles. Tout cela permet aussi d’individualiser l’expérience et la rendre plus enrichissante et profonde. C’est là tout l’attrait de ce merveilleux hobby non ?

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