OPINION: en art, le travail ne paie pas toujours

Il y a un an, je m’opposais à une injonction que l’on voit souvent: si tu n’aimes pas la musique actuelle c’est que tu ne sais pas chercher. Aujourd’hui, je m’attaque à un autre gros morceau, bien populaire dans la musique: le travail finit par payer.

En me baladant sur instagram, je suis tombé sur une vidéo d’un artiste qui s’attristait de ne pas y arriver. Dans les commentaires, un autre artiste lui répondait sèchement un truc du style: tu travailles pas assez ou mal. Avec ma modeste expérience, je crois que cette personne (la seconde) se trompe.

Le travail est essentiel

Oui travailler et progresser est essentiel pour un artiste, un créateur. Il ne faut pas se reposer sur ses lauriers, expérimenter des nouvelles idées ou techniques. Je pense que le but d’un musicien (ou un artiste en général) est de tendre à pouvoir retranscrire ses idées/envies de la manière la plus fluide et élégante possible. Il faut donc travailler son geste, son instrument. Il faut nourrir son âme, tester ses idées et ainsi de suite. Ce travail là est essentiel car il amène l’artiste vers une meilleure version de lui même.

De quel travail parle-t-on ?

La personne en commentaire évoquait la nécessité de travailler mais ne pensait que marginalement à un travail sur la dimension artistique/technique. Le vrai sujet était la communication sur les réseaux et la manière d’arriver à parvenir jusqu’aux gens. Ne nous voilons pas la face, ce boulot est une obligation désormais pour les aspirants musiciens. Je ne pense pas que ce soit une bonne chose dans l’absolu (ce sont deux jobs différents nécessitants des qualités différentes) mais il faut être pragmatique. Cela semble compliqué de faire sans désormais ! Forcément cela induit des injustices: des mauvais musiciens avec une audience (l’escroquerie Turra), des artistes doués mais peu entendus (on tente de les défendre comme on peut !). En tout cas mon article ne vise pas à minimiser l’intérêt et la nécessité de travailler sa communication. C’est un impondérable de l’époque même si on peut le regretter dans l’absolu. Ne vous dispensez pas de le faire.

Le hasard

Il y a toujours une part d’impondérable dans une carrière artistique, du hasard. Celle d’une rencontre, d’un moment. L’histoire regorge de ces albums magnifiques mais n’ayant pas trouvé leur public à leur sortie (Big Star, Zombies ou Love). Le destin ne leur était pas favorable.

Vous pouvez multiplier la communication, travailler avec les bons ingés sons, sortir aux bons endroits: il n’est pas dit que votre carrière prenne. On peut certes réduire ces impondérables mais il existe toujours cette incertitude radicale.

En travaillant à la RP artisanale des disques de nos labels (Requiem Pour Un Twister ou Croque Macadam), j’ai pu expérimenter de première main une partie du sujet du jour. Je pouvais fournir un effort équivalent sur deux disques et voir l’un prendre beaucoup mieux que l’autre. Au fond, c’était injuste mais je ne pouvais pas aller contre la psyché !

Une vision à la « Whiplash »

Vous le savez: je ne porte pas dans mon cœur le film Whiplash (2014). Pour moi, Chazelle y flirte avec une vision erronée de la création artistique. En réduisant le jazz à une somme de travail et d’exercices, il passe à coté d’aspects beaucoup moins tangibles, en particulier le génie (ou l’inspiration). C’est un autre aspect non maîtrisable de la création et non réductible à sa capacité à fournir un travail !

De la nuance

Il ne s’agit pas de vous refreiner à travailler sur votre art, à l’améliorer, à communiquer et continuer de persévérer. Au contraire, donnez vous à fond, pour avoir une chance. Il faut cependant se rendre à l’évidence: on peut passer à coté sans être à blâmer. Les injonctions ne font que culpabiliser celles et ceux qui n’y sont pas arrivés sans offrir de vraies réponses. S’il ne faut pas se complaire dans le statut de victime, accepter le hasard n’est pas un renoncement.

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