OPINION: le cosplay vinyle

Le marché du vinyle ne cesse de progresser, il dépasse pour la première fois, depuis 1983, le milliard de dollars de revenus aux Etats Unis. Mieux: la progression en 2025 a été de +9% par rapport à 2024 ! C’est la dix-neuvième année de croissance pour le support. La France suit la même tendance (+15% de progression, un CA total de plus de 113 millions d’euros). Bref le vinyle ne finit pas d’en revenir mais cette euphorie de l’industrie musicale cache une réalité plus nuancée et inquiétante. Pourquoi les disquaires ferment alors que les ventes du vinyle augmentent ?

Des chiffres du vinyle gonflés par des locomotives

Ces chiffres excellents sont avant tout le reflet du succès de certaines pop stars. Ce n’est pas le support qui est populaire mais les artistes qui l’utilisent en merch.

Le top 10 US est à ce titre très représentatif. Si quelques classiques comme Rumours (Fleetwood Mac) ou Thriller (Michael Jackson), on voit que le marché est largement porté par Taylor Swift, Sabrina Carpenter ou Kendrick Lamar qui trustent les premières marches des ventes. Même dans l’élite, Taylor Swift est indépassable, représentant cinq fois (et demi) plus de vente que Sabrina Carpenter !

En France la situation est un peu plus équilibrée avec la présence d’artistes français/francophones comme Damso, Helena ou des classiques de Louise Attaque !

Des raisons de s’inquiéter

La bonne santé des chiffres masque donc une réalité plus nuancée. Certes le marché dans son ensemble se porte bien mais il y a aussi de vraies raisons de s’interroger sur l’avenir du support, du moins d’une certaine vision de celui-ci !

Les disquaires ne sont pas à la fête. Que ce soit en France, en Espagne et ailleurs, on constate plus de fermetures et difficultés que d’ouvertures. Sans refaire tout l’historique, citons en vrac récemment: la fermeture de Discos Revolver et du Silence de la Rue en 2025, rejoignant beaucoup d’autres enseignes (Plus de Bruit, Rhizome etc.). Mentionnons aussi les difficultés des Balades Sonores, l’un des disquaires indépendants les plus connus de Paris.

Les labels indépendants ont aussi des difficultés. L’arrêt de structures comme Le Turc Mécanique (en 2024) ou Trouble In Mind (en 2025) ne sont pas des épiphénomènes mais le reflet de ventes molles pour les indépendants.

Sans réécrire mon récent papier (l’âge de rouille du vinyle), l’augmentation des prix des disques (les vinyles neufs sont trop chers) a largement contribué à éloigner certains défenseurs historiques du support. Aujourd’hui, la vente est largement poussée par les chaînes et les précos sur les sites des artistes, isolant encore un peu plus les disquaires.

Vers un cosplay vinyle ?

D’abord évacuons tout de suite une critique: c’est génial que les plus jeunes s’intéressent au vinyle et que le support continue d’avoir un tel aura. Le vinyle nous réunit tous autour d’une même passion, à travers les générations.

Maintenant impossible de ne pas parler de l’éléphant au milieu de la pièce: les gens achètent des vinyles mais ne les écoutent pas. En 2023, l’institut de sondage Luminate avait ainsi évalué que 50% des acheteurs de vinyles, dans les douze mois précédents, ne disposaient pas d’une platine.

De ce fait, les acteurs du marché n’ont aucune raison de faire attention à la qualité des pressages (problèmes récurrents de contrôle qualité toujours pas réglés en 2026) ni même au prix. Le vinyle n’est plus un disque à écouter mais un objet de merch pour soutenir un artiste.

Insidieusement le vinyle devient un objet de décoration, un signe d’appartenance mais plus un moyen concret d’écouter et découvrir de la musique. Je trouve ça personnellement dommage car c’est pour ma part cela qui m’intéresse dans ce support: me faire surprendre.

Le cosplay, l’un des maux de notre époque ?

Cette tendance à s’intéresser à un objet ou un lifestyle mais en l’abordant de manière superficielle me semble être très propre à l’époque. Il est vrai que les mouvements culturels (punks, mods, northern soul, goths) ont toujours été récupérés et dépouillés de leur sens, mais avec les réseaux sociaux, le cosplay prend une ampleur inédite.

Que ce soit les femmes aux foyers influenceuses (tradwifes) aux Etats Unis ou les banquets gaulois école de commerce en France (avec la moustache et le porc/sanglier): on singe un héritage mais sans aller jusqu’au bout des choses. Il en est un peu de même avec le vinyle désormais: plus un objet pour les réseaux sociaux qu’un mode de vie où on fait ses emplettes chez son disquaire en quête du frisson de la découverte.

Il ne s’agit pas de faire du gatekeeping mais c’est cool quand les gens essaient de s’intéresser à quelque chose d’une manière un peu profonde. Si le vinyle a bien tenu le choc des décennies c’est aussi grâce à des passionnés et passionnées (labels, djs, groupes, clients) pour qui tout cela avait une certaine signification. Il serait bien que tous ces gens ne soient pas effacés de la photographie. Il est vrai que l’époque ne favorise pas cette approche lente: tout est frénétique et aussi vite oublié. En tout cas j’aimerais vraiment que le vinyle soit toujours un pilier de l’art de vivre que je m’évertue à défendre ici. Un vœu pieux ? Je suis sûr que non !

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