OPINION: L’événementialisation des disquaires

Alors que le Record Store Day / Disquaire Day (site internet) approche à grands pas, le samedi 18 avril, revenons sur une tendance de fond de ces dernières années: l’événementialisation des disquaires et plus généralement de nombreux lieux de culture.

Les ventes de vinyles continuent de progresser avec des croissances flatteuses, 9,3% aux Etats Unis et 14,8% en France l’année dernière. Pourtant sur le terrain, la situation est plus contrastée: cela ne s’accompagne pas d’une amélioration de la fréquentation et du CA des disquaires (toujours en danger). Tout le monde a pu constater les nombreuses fermetures (Le Silence de la Rue, Revolver Discos, Rhizome, Plus de Bruit et tant d’autres) et appel à l’aide (Balades Sonores) ces dernières années.

L’événementialisation du disquaire apporte une solution concrète et efficace à court terme pour améliorer les chiffres et la fréquentation. Elle fait cependant prendre un virage à la profession qui sera difficile à corriger.

L’événementialisation ?

RSD (Disquaire Day), signatures, showcases, ventes de collection spécifique, pop-up, dj sets, apéros: les disquaires (et aussi labels parfois) multiplient les événements pour attirer du public. Cette événementialisation répond à une demande des clients: l’expérience. Elle permet aussi d’améliorer l’engagement sur les réseaux sociaux et offrir des moments spéciaux aux personnes présentes.

Elle est une réponse pragmatique pour faire venir les gens à nouveau dans les disquaires, mais au détriment de la pratique régulière. Cette routine est pourtant essentielle pour apprécier le lieu dans son essence. On aime à flâner chez le disquaires et repartir avec un album sous le coude. D’une certaine manière, l’endroit amène une friction positive à l’achat de vinyles/musique et participe à la découverte autonome. Tout cela fait partie de l’expérience, moins fluide que précommander un album sur le site de l’artiste, plus organique et authentique.

Les limites de l’exercice

L’événementialisation amène des clients et du chiffre d’affaires mais a aussi des répercussions sur la perception des disquaires à long terme. Alors que les boutiques coquille vide (pour accueillir des pop-up) se multiplient dans les centres-villes, il existe un risque réel de trajectoire similaire pour les disquaires. Cette démarche est alors un shot de sucre. Il fait monter la glycémie, très satisfaisant sur le moment. Cependant le sucre a ses conséquence à long terme, il crée une forte accoutumance et affecte l’organisme si répété trop régulièrement.

L’événementialisation fait venir des gens mais ne transforme pas tellement ce public en clients réguliers. L’événement est généralement plus important que le lieu lui même. Les gens se déplacent pour un label, pour le Disquaire Day, pour un artiste mais repartent ensuite. Il y a ainsi le risque de faire d’une boutique de vente de musique un lieu événementiel pur. C’est d’ailleurs ce qui est arrivé au disquaire café Walrus dont la seconde activité a pris le pas sur la première et l’a éclipsé.

Tout est une question d’équilibre. Le recours à l’événement est nécessaire dans l’économie actuelle. À court terme, il améliore les chiffres et aide au maintien de l’activité. Le problème se situe davantage dans la stratégie globale du disquaire. Il faut garder en tête que le client régulier, celui qui dépense un peu chaque semaine ou mois, n’a pas forcément le même profil que la personne qui fréquente les événements.

L’exemple du Disquaire Day

Le Disquaire Day est devenu, en quelques années, pour les disques, la Saint-Valentin des fleuristes. Le supplément de chiffre d’affaires est une bouffée d’air frais bienvenue. En revanche, une partie des habitués déserteront les disquaires ce jour-là car trop de monde, pas la possibilité d’écouter des disques ou demander des conseils.

On vient pour trouver un disque, on l’achète et on repart, aussi sec. On ne prend pas le temps de déambuler sans idées précises. Il y a des showcases parfois, mais cela ne change pas le propos: le Disquaire Day ne va pas déclencher beaucoup d’achats de curiosité.

Le normal, c’est chouette

Je l’écris souvent, l’expérience d’achat de disques est un moment unique et précieux. Il y a de l’imprévu, de la découverte, de la sociabilisation. C’est aussi cela un disquaire. À travers les événements à tout crin, il devient difficile de percevoir la nature réelle d’un disquaire.

Acheter de la musique est à la fois un acte très simple mais aussi un choix fort dans notre société. En allant normalement chez le disquaire, on défend aussi une certaine idée du commerce de proximité, des rapports humains. On privilégie une approche plus lente, apparemment moins commode mais bien plus riche émotionnellement. La routine du disquaire devient alors une partie du cheminement.

En écrivant ce papier, j’écoute quelques-uns de mes achats récents chez Born Bad. J’ai commencé avec Lost Tape – 1980 d’Abdou El Omari, une nouveauté chez Born Bad. J’ai enchaîné avec une compilation de Syndrome 81. Ces deux disques sont venus à moi par le biais d’un disquaire. Pour le premier, j’ai vu le vinyle en facing et j’ai demandé au taulier si ça pouvait me plaire. Pour le second, j’ai pris conseil pour connaître des groupes similaires à Rancœur.

Pour moi c’est toute la beauté du disquaire: l’imprévu ! Il y a quelque chose de paradoxal et presque poétique quand on se rend compte que cette routine conduit à des accidents heureux, à nous mettre des albums sur le chemin !

Les médias aiment les événements

Après avoir écrit cet article, je suis tombé sur un papier espagnol sur le site d’ABC autour des disquaires madrilènes (lien). Celui-ci pointe du doigt la disparition de la vieille garde (Discos Melocotón, Killer’s) mais l’existence d’une nouvelle génération qui s’empare des outils (tiktok, réseaux sociaux) des jeunes comme Marilians Rcds.

Sans ambiguïté, le ton est positif. Le journaliste salue cette initiative. Pourtant, ce papier, comme beaucoup d’autres, dit en filigrane: ceux qui s’adaptent survivent, la définition du darwinisme. Je suis très heureux que ces choix réussissent à Marilians Rcds. il a trouvé sa place dans un environnement complexe et c’est tout à son honneur. Pour autant, d’autres solutions ne sont-elles pas envisageables ? L’événementialisation est-il le seul horizon possible, pour survivre, des disquaires en 2026 ?

Une question qui dépasse les seuls disquaires

En réalité, une grande partie du commerce de proximité est sujette à cette événementialisation galopante. Cela touche les libraires évidemment mais aussi des exemples plus inattendus. La présence de Shein au BHV relève quelque part de la même logique par exemple.

Ce sont les règles du jeu en 2026, il ne s’agit pas de les contester car elles sont nécessaires. Il faut cependant aussi savoir profiter des moments plus calmes, c’est souvent là que se nichent les expériences les plus riches et profondes. Et vous ? Avez-vous eu des révélations en passant la porte d’un disquaire un jour d’ennui ?

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