OPINION: Internet était un continent

Internet était un continent. Aujourd’hui, il ressemble à une constellation d’îles. Au milieu des années 2010 a eu lieu un basculement historique : l’Internet desktop universel et interconnecté des débuts a cédé la place à une multitude d’écosystèmes fermés, où chaque plateforme cherche à capter notre attention et à nous y retenir.

Internet était un continent…

En septembre 2024, j’écrivais que l’ancien internet ne reviendra pas (article). Deux ans plus tard, je n’en pense pas moins. Je voulais aussi insister davantage sur un changement profond de la structure d’internet, entre l’époque desktop et la consultation à travers les smartphones.

Internet était un continent: chaque recoin du net était accessible depuis un autre point, à travers des liens ou google. Tout était interconnecté. Le cheminement n’était pas pour autant aisé. Comme avec le train ou la route: on se perdait, avait besoin d’une carte. En tout cas, enfin de compte, presque tout était relié à tout, à travers un internet universel, passant par le desktop. Je schématise bien sûr car il y avait déjà des applications/protocoles il y a 20 ans comme les messageries instantanées (AIM, MSN, ICQ) ou les chats IRC (Internet Relay Chat). Il y avait aussi des usages professionnels pas accessibles aux yeux du grand public. Reste que l’information circulait à travers les canaux principaux interconnectés entre eux.

Le village global de Marshall McLuhan n’a jamais été aussi proche d’être une réalité que dans les années 2000-2010. Nous avions alors un monde à cheval entre une culture commune et un accès très rapide à de multiples sources d’informations.

Tous les passionnés du monde, avec des hobbies spécifiques, pouvaient trouver les leurs au détour d’un forum, parfois juste en tapant quelques mots spécifiques sur google. Cette manière de faire semble archaïque désormais mais elle était sacrément efficace. Surtout le partage avait alors quelque chose de pur et presque innocent, sans nécessairement vouloir monétiser et faire de sa passion un side hustle (collectionner n’est pas un bon investissement). Au détour d’un article de blog, vous trouviez une référence à un forum et vous voilà en contact avec d’autres cas de votre genre. Une partie de ma culture musicale s’est faite dans cet environnement très stimulant !

Les premiers réseaux sociaux, dont facebook) se sont d’ailleurs initialement placés en hubs bien pratiques pour accéder à tout ce savoir et cette effervescence. Pourtant quelque chose a changé en cours de route, probablement vers le milieu des années 2010 quand l’usage du smartphone est devenu majoritaire: les plateformes ont fermés les écoutilles sur le monde et ont créé des environnements clos, les fameux walled garden. Ils ont alors raboté le poids des liens vers l’extérieurs et créé leurs propre système de règles.

Désormais des îles

Internet a perdu sa caractéristique universel. On accède toujours à travers des tuyaux mais à des applications dans un environnement défini, aux règles spécifiques. Il ne s’agit plus de créer du trafic à renvoyer vers un site mais de créer du trafic au cœur même de l’application. Nous sommes invités à rester bien au chaud et scroller dans une application plutôt qu’à nous aventurer en dehors, dans la jungle de l’internet historique.

Les applications apportent un confort évident pour l’utilisateur en réduisant la charge mentale (moins de stress pour trouver du contenu). En contrepartie, elles nous font perdre beaucoup de la richesse et de la diversité de l’internet d’avant. Les algorithmes orientent subtilement (ou non) le contenu auquel nous avons accès et nous prive des découvertes et de la sérendipité si propre à l’internet desktop.

Certes il est possible de voler ou naviguer entre ces îles, mais elles sont des ensembles autonomes plutôt que les pays d’un même continent. Chaque application tente d’ailleurs de limiter les déperditions. On y a, je pense, beaucoup perdu. En autonomie d’abord mais aussi en richesse culturelle/intellectuelle. Chaque application tente désormais de devenir le nouveau réflexe pour chercher un restaurant ou un disquaire mais aucun n’a l’universalité d’internet où toutes les formes trouvaient leur place quelque part, même dans des régions reculées.

Cette tendance se poursuivera-t-elle ? Seul l’avenir nous le dira. Je ne pense pas être le seul à faire ces constats et regarder avec une pointe de nostalgie l’évolution des choses. Comment cependant inverser cette pulsion ? et vous, ressentez-vous cela également ?

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