OPINION: le trip hop de Gorillaz

En traînant sur Reddit (et oui pour une fois ce n’est pas Twitter/x !), j’ai vu le groupe de Damon Albarn associé au trip hop, ainsi que Dido. Si l’affiliation peut étonner (et est fausse), j’ai eu envie de revenir sur ce qui amène à ce genre de confusion et m’interroger sur des erreurs similaires que je pourrais peut-être faire. Plus généralement, c’est l’occasion de reparler d’un sujet épistémologique que j’aime particulièrement: les genres musicaux.

le trip hop en question

Je suis dans le début de ma quarantaine, un poil trop jeune pour avoir été exposé au trip hop à son apogée culturelle, au milieu des années 90. Quand je m’intéresse par moi-même (découverte autonome) à la musique, vers 1998/1999, Massive Attack sort Mezzanine (1998). Pour autant, l’âge d’or du trip hop a déjà eu lieu quelques années plus tôt comme en témoignent Dummy (1994) de Portishead et Blue Lines (1991) du collectif de Bristol.

À la fin de cette décennie marquée par le 2-step, le broken beat ou le big beat, un terme commence à supplanter celui de trip hop: downtempo. Dans la presse, celui-ci est largement plus utilisé car il couvre des styles un peu similaires au trip hop mais avec tout de même un horizon différent. Pour le dire autrement: des groupes peuvent se ressembler musicalement mais venir et aller dans des directions différentes. Là où le trip hop est une appellation géographique contrôlée (ou presque !), le downtempo peut ouvrir un peu plus grands les vannes sans se trahir.

Une définition stricte ?

Pour moi, élevé à la presse musicale électronique des 90s, le trip hop est un style spécifique des années 90. Il est intimement lié à une scène: la ville de Bristol dont viennent Portishead, Massive Attack, Tricky ou Alpha (plus tardif). À ces groupes de Bristol, on peut ajouter d’autres groupes britanniques comme Morcheeba, Nightmares on Wax ou Pressure Drop. Enfin, on peut aussi considérer, dans une certaine mesure, du fait de la proximité temporelle, l’abstract hip hop de DJ Shadow, Mo’ Wax (UNKLE), Ninja Tune (DJ Food, The Herbaliser) et notre belle scène française (DJ Cam, The Mighty Bop, La Funk Mob) comme relevant aussi du trip hop.

Ce genre musical, en plus de son origine géographique particulière (Bristol), de sa périodicité (le milieu des années 90) et de ses caractéristiques sonores (des beats hip hop, une grosse influence dub, un peu de pop), partage aussi une certaine mélancolie et noirceur. C’est pourquoi, lorsque la vague chill out déferle au début des années 2000, les journalistes musicaux mentionnent désormais le terme de downtempo. Plus factuel et neutre, le terme couvre les nouveaux représentants du genre comme Thievery Corporation, Kruder & Dorfmeister, Tosca, Zero 7, Troublemakers ou Bonobo.

Tout se mélange

Toutes ces subtilités sont importantes pour quelqu’un de mon âge. Est-ce ma seule perception ou une réalité plus universelle ? J’ai néanmoins le sentiment que ces guerres pour définir précisément les genres musicaux sont très symptomatiques de la musique des années 90/00s. Cela peut presque sembler risible d’un point de vue contemporain, mais cela s’accompagnait aussi de positif: une volonté de comprendre la musique au delà des apparences.

Quelques années cela change tout de même quelque chose. Ce n’est pas pareil de faire du punk en 1976 (premier album des Ramones) ou en 1981 (les poussières de la queue de comète). Il en est de même pour le trip hop, mais ces subtilités sont complètement effacées sur des sites comme RYM dont le classement sera surtout basé sur les seules caractéristiques sonores. J’adore RYM, c’est un outil formidable mais sa propension à vouloir classer le réel, souvent d’une manière un peu arbitraire, n’est pas la première qualité du site.

l’omnivorisme musical

Avec l’émergence du piratage, des P2P, puis des baladeurs MP3, les gens ne se sont plus définis à travers la musique qu’ils écoutaient. Dans les années 80/90 tu étais goth, grunge, poppeux, raver etc. À partir des années 2000, les frontières se sont progressivement effacées au profit d’un maëlstrom. Il était cool d’emprunter des influences ailleurs, c’était l’ère de la pluralité. À l’époque, mélanger les genres et les influences était un trait progressiste !

Le premier album de Gorillaz est un marqueur profond de ce changement de paradigme. Là où Blur pouvait, sur certains albums (Parklife et Great Escape en particulier) revendiquer une identité pop britannique ancrée dans l’histoire locale, avec Gorillaz, Damon Albarn semble s’échapper de ce carcan et proposer une pop plus universelle, piochant au gré de ses envies. De ce fait, même s’il n’est pas question de sono mondiale, le premier album de Gorillaz n’est pas un album terroir comme peuvent l’être les classiques trip hop, associés à la ville de Bristol.

Désormais, les genres musicaux, comme le trip hop, se sont estompés et ont presque disparu. Cette accélération a connu un pic avec l’apparition de Spotify. D’un coup, les genres ne sont plus le lien privilégié entre les groupes, ce sont les algorithmes.

Est-ce vraiment grave de mal nommer les choses ?

Comme je le mentionnais précédemment, ce débat sur les genres musicaux voire sur l’authenticité (un corollaire des genres) a moins d’enjeu aujourd’hui. Cela a beaucoup d’aspects positifs: les gens sont globalement plus curieux et osent sortir de leur zone de confort. Il y a aussi moins de snobisme et gatekeeping agressifs !

Pour autant, comme je le soulignais, cette étude attentive des genres musicaux et cette obsession de bien nommer les choses, se faisaient en parallèle d’un désir de compréhension plus fin des choses, d’essayer d’aller à l’essence des choses. Je trouve que ce côté obsessionnel et précis manque parfois dans le discours autour de la musique.

Partir de Gorillaz et Dido pour écouter Massive Attack ou Portishead est au fond une excellente chose. Il n’y a pas de mauvais point de départ pour découvrir de la musique qui nous touche. Maintenant, il est dommage de ne pas avoir en parallèle un discours pour défendre un peu plus le sens des mots, garder leur pertinence et ne pas en faire des termes génériques interchangeables. Dans le cas du trip hop c’est d’autant plus triste qu’il existe l’étiquette downtempo faite pour répondre à ce besoin ! Elle est paradoxalement peu populaire de nos jours.

réflexion sur mon approche

Si je m’interroge sur la manière dont des plus jeunes perçoivent le trip hop, je dois aussi regarder ma propre pratique. Que pensent les darons de ma manière d’envisager le garage-rock, la powerpop ou le soft-rock ? S’agit-il d’une perception en ligne avec leur vision ou de ma propre lecture a posteriori ? Je ne saurais le dire mais vieillir a quelque chose de fascinant quand les gens s’intéressent à ce que tu écoutais à leur âge, vingt ans (ou plus !) en arrière.

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