OPINION: Ni Death, ni Los Saicos n’ont inventé le punk

Récemment je suis tombé sur deux reels d’Instagram qui m’ont dérangé. L’un statuait que Death avait inventé le punk, l’autre que c’était Los Saicos. Je suis tombé sur ces deux prises de paroles à même pas 24 heures d’intervalle. Me voilà donc obligé de prendre ma plume (techniquement un clavier d’ordinateur portable) pour réhabiliter la vérité: ni l’un ni l’autre n’ont inventé le punk. Il y a une tendance à réécrire l’histoire qui, au fond, ne rend ni justice au punk, ni aux groupes.

Inventer un genre ?

La création artistique est un acte nébuleux. Une invention est aussi une question de circonstances : est-ce que l’allumette embrase un feu ? Il faut un public, des groupes pour s’en inspirer, cet acte ne peut se faire en autarcie. En effet, parfois les idées n’ont pas le même point de départ mais la même arrivée. Régulièrement dans la musique, nous pouvons observer des similitudes dans des contextes différents. Ces similitudes ne présagent pas de l’invention radicale.

Assurément, l’acte d’invention est un subtile équilibre entre une synthèse inconsciente d’influences et des choix, eux conscients. Un genre se nourrit d’un terreau avant d’éclore à son tour. Les participants font cependant preuve d’une certaine radicalité dans le contexte ; il doit y avoir une démarche de séparation du reste. Pour qu’un genre musical naisse (et soit inventé) il faut donc un contexte, un écosystème.

Le punk n’est pas qu’une esthétique musicale

En effet, on ne peut réduire le punk à une esthétique. Décontextualiser un genre musical le vide aussi de son sens. J’en parlais encore récemment ici même avec le trip hop de Gorillaz (oui le titre est volontaire !). Il y a trois ans, j’avais aussi tenté de faire une analyse des genres musicaux en précisant justement les différents critères. Certains relèvent indéniablement de l’esthétique (métrique, arrangements, instruments etc.) mais d’autres reflètent l’environnement qu’il soit social, historique ou géographique.

Quand on considère Death ou Los Saicos (deux excellents groupes par ailleurs), comme les inventeurs du punk, on se focalise davantage sur l’aspect esthétique que le contexte. Le punk est une musique énergique avec des guitares électriques, plein de gens ont fait ça avant ou après, de différentes manières, plus ou moins proche de ce que l’on définit comme punk. En revanche le punk a aussi une évidente dimension historique. Certains ont allumé la mèche, pas les autres. Il est né quelque part dans la Bowery à New-York au milieu des années 70. Il a essaimé jusqu’aux squats de Londres et ainsi de suite. J’avais déjà évoqué cette problématique dans un article autour des classements: on ne peut pas réduire le punk à une unique dimension esthétique au risque de faire des contresens.

Et sur un plan esthétique ?

Mettons de côté le contexte: est-ce que sur un plan esthétique Death ou Los Saicos sont punk ? Cela se défend, mais ils n’étaient pas seuls.

Death est un groupe afro-américain de Détroit, grande ville de rock (Bob Seger, Frijid Pink, Grand Funk Railroad, Alice Cooper etc.). Il se forme en 1971 et devient Death en 1973. Ils enregistrent les sessions pour un album en 1975. Leur premier single (Politicians in my eyes) est publié en 1976, il est extrait de ces enregistrements studios. La même année (1976) sont par exemple publiés: le premier album des Ramones, celui des Modern Lovers (enregistré en 1971 ou 1972 !), des singles des Damned (New Rose), Saints (I’m Stranded) ou Sex Pistols (Anarchy in the UK). Avant même la vague punk, il y a aussi de nombreux albums qualifiés rétrospectivement de proto-punk comme ceux des Stooges (1969, premier album), MC5 (idem), New York Dolls (1973) ou même les Dictators (1975).

Los Saicos est un groupe péruvien, de Lima, culte des années 60. En 1965, il publie le fabuleux single Demolición. Le groupe est redécouvert à la fin des années 90 et début des années 2000 par le milieu sixties à travers une anthologie chez Electro Harmonix/Munster en 1999 ou la compilation Delicuentes (2001, Discogs). En 1965, les Sonics publiaient Psycho, les Wailers Out of our tree et les Barbarians Are you a Boy or a Girl. Avant cela, il y avait déjà Surfin’ Bird des Trashmen (1963), She Said (1964) d’Hasil Adkins et bien sûr The Crusher des Novas (1964). Ce titre a été repris par un groupe péruvien (Los Shain’s) en 1965. En comparant El Monstruo et Demolición : il y a beaucoup de similitudes non ?

Esthétiquement Death et Los Saicos trouvent leur place dans le panthéon proto-punk mais ils n’ont pas pour autant inventé le punk. Chaque fois qu’on les replace dans leurs contextes, il y a toujours des occurrences de la même période ou plus anciennes pour venir contredire ce récit.

Deux documentaires

Dans la construction du mythe Death ou Los Saicos ont inventé le punk-rock il y a le même mécanisme: une redécouverte par les collectionneurs/diggers puis un travail journalistique à travers des documentaires. Ce travail de réhabilitation a trouvé son apothéose dans les années 2010, il en dit aussi beaucoup sur la culture hipster (le diggin’, les blogs musicaux, le journalisme culturel etc.).

L’histoire de Death est assez folle. Au moment de son décès, David Hackney confie à son frère Bobby les bandes de l’album enregistré en 1975 (même session que Politicians in my eyes). Dans les années 2000, le collectionneur de disques de Détroit Ben Blackwell découvre le 45 tours publié en 1976. En 2008, il le numérise et passe les morceaux à un de ses potes qui tient un blog (78 RPM). Le morceau devient viral. Julian Hackney, fils de Bobby le découvre même dans une fête chez un de ses potes en Californie ! Le momentum se poursuit par la publication chez Drag City de l’album inédit en 2009, grâce au travail de Blackwell et Hackney. Tout de suite les journalistes s’y intéressent, le New York Times publie un gros papier qui fait du bruit en mars 2009: This Band was Punk before Punk was Punk. Le sort est scellé trois ans plus tard avec le documentaire A Band Called Death.

L’aventure des Saicos est un peu similaire. À la fin des années 90, un collectionneur d’origine péruvienne (Paul Hurtado) fait découvrir à Iñigo Pastor Los Saicos. Dans la foulée une compilation des morceaux du groupe est publiée en 1999. Le groupe se reforme en 2006. La réédition de 2010 touche un plus large public. Deux documentaires suivent : Saicomania en 2011 et surtout Was Punk Rock Born in Peru ? (2016) chez Noisey/Vice.

La redécouverte

La redécouverte des groupes a été, dans les deux cas, vendue autour de la notion qu’ils sonnaient punk avant les punks. La plupart des intervenants comme les labels ou les journalistes auteurs des documentaires ne s’engagent cependant pas sur le terme inventer, trop conscient du besoin de preuve demandée. La forme interrogative dans le titre du documentaire de Noisey sur los Saicos joue précisément sur cette ambiguïté. Il en est de même pour l’article sur le groupe de Détroit (punk avant que le punk n’existe, donc proto-punk). On est dans le registre de l’uchronie plus que de la réalité constatée. Cette contestation de l’écriture de l’histoire officielle est un trait essentiel des années 2010. Elle a permis d’enrichir et agrandir la fenêtre : un travail de nuance et de débat sain !

Quelque chose de différent semble désormais se jouer. Des gens se réintéressent à Death et Los Saicos mais ne font pas un travail de recontextualisation. Ils ne cherchent pas à regarder l’ensemble du sujet pour prendre de la hauteur. Ils ne nuancent plus le discours. Doucement mais sûrement, cela conduit à réécrire l’histoire pour un narratif qui ne colle plus aux faits dont nous disposons. Bien sûr, l’histoire est sujette à des réévaluations, des amendements ; il y a quand même la nécessité de l’adosser à du concret : des noms cités en interview, des disques publiés, des affiches de concert, des écrits d’époque. Dans un cas comme dans l’autre, une analyse rapide, comme je l’ai faite ci-dessus, démontre la limite de l’idée.

Le focus sur des groupes spécifiques obscurcit aussi parfois d’autres contributions. Death a sorti un single étonnant en 1976, certes. Mais à la même époque il y avait Pure Hell, qui eux appartenaient à la scène. Comme le souligne très justement un papier de Dazed, Pure Hell était au bon endroit au bon moment. Il y avait aussi des figures comme Poly Styrene, chanteuse du groupe britannique X-Ray Spex. Enfin Bad Brains, des pionniers du son hardcore, pointaient le bout de leur nez (formation en 1977).

Pourquoi conserver la même hiérarchie ?

Quand on considère Death ou Los Saicos en inventeurs du punk-rock, en plus d’énoncer quelque chose de contestable factuellement, on contribue aussi à renforcer une hiérarchie des genres musicaux : le punk a-t-il une telle importance pour qu’en attribuer la paternité devienne aussi important ?

Pourquoi vouloir encore valoriser le punk rock plutôt que, par exemple, le boogie, la soul psychédélique ou la disco ? Pourquoi ne pas parler de l’apport des Péruviens à la cumbia andine/chicha (Los Destellos, Los Mirlos etc.), un genre musical spécifique à cette région d’Amérique du Sud et qui gagnerait à être un peu plus connu ? Dans le cas de Death et Los Saicos : leur retirer leur statut d’inventeurs du punk-rock n’enlève rien à ce qu’ils apportent à la musique et à la performance ! Un groupe protopunk péruvien ou entièrement afro-américain en 1965 ou 1975 ce n’est pas rien, bien au contraire. C’est génial aussi de faire connaître ces groupes au delà des puristes. La pédagogie passe cependant par une présentation des faits un peu plus honnête et nuancée sans chercher à faire passer des idées au forceps pour faire du clic, sans tenir compte des autres informations et du contexte.

les inventeurs involontaires

Cet article analyse particulièrement le cas des Saicos et Death mais en vrai, très régulièrement on découvre des inventeurs involontaires. Au début des années 2000, Edo Bouman, un collectionneur néerlandais redécouvre l’étonnant Ten Ragas to a Disco Beat de Charanjit Singh, disque indien composé à l’aide des fameuses machines de Roland TR-808 et TB-303. Lors de la réédition en 2010, la presse s’empare du phénomène. Le Guardian qualifie ainsi le musicien indien de pionnier de l’Acid House (source).

En plus d’effacer la contribution essentielle de Phuture, ce cas illustre parfaitement le propos de cet article. Un inventeur essaime son idée, inspire d’autres qui à leur tour contribuent à un nouveau genre. Singh présente quelques similitudes avec l’acid-house mais au fond pas plus que d’autres disques de cette période (Looking from a Hilltop de Section 25, en 1984 ou Problèmes d’amour d’Alexander Robotnick en 1983). Encore une fois la ressemblance esthétique ne présume pas de la fonction d’invention. Celle de pionnier est aussi assez contestable puisque la démarche n’était pas consciente. Surtout à l’inverse des maxis italo-disco (Robotnick, My Mine, Koto, Klein + MBO etc.), l’album de l’indien n’était pas parvenu jusqu’à Chicago.

Plus que jamais avec les réseaux, où la parole brute et sans nuance est valorisée, des gens vont chercher à réécrire l’histoire. Faisons preuve de pédagogie pour que les contresens ne deviennent pas une post-vérité. La vérité s’appuie, elle, toujours sur des faits vérifiables. Elle est aussi toujours plus intéressante et riche que les discours qui s’en éloignent. Dire que Los Saicos ou Death n’ont pas inventé le punk ce n’est pas minorer la qualité et la singularité de ces groupes.

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